LIVRE 2 - D’UNE VIE A L’AUTRE
… Puisse ce second livre, comme le premier, intéresser le lecteur. Mais surtout j’aimerai qu’il puisse, un jour… arriver dans les mains de celui qui fut mon ami, mon frère.
Bien souvent je pense à cet ami, ce jeune homme débordant d’une vitalité exceptionnelle, brûlant la chandelle par les deux bouts, croquant dans la vie avec un appétit gargantuesque, sachant manier les paradoxes à outrance, tantôt infâme ou tantôt sentimental et doux comme une midinette, capable d’ingurgiter jusqu’à plus soif et, paradoxalement, devenir sobre et délicat.
Notre amitié fut celle de deux enfants et nos "quatre cents coups" n’étaient que la recherche d’une complicité avec
certainement, en sous-jacence, l’envie mutuelle de nous "épater".
Nos grossièretés, nos bordées, nos bagarres et nos cuites ne furent en fait que l’explosion de notre jeunesse. Nous fûmes
deux copains, deux amis, deux frères heureux de vivre, de
découvrir et de naviguer de concert dans cette nouvelle vie. Comme deux mômes (que nous étions quand même encore un peu), nous nous rendions service pour rien, pour notre plaisir, pour notre amitié.
Je ne ressens nulle tristesse ou quelconque nostalgie en écrivant ces lignes, bien au contraire, et ce faisant je ne joue pas à l’ancien combattant, je ne défile pas en brandissant l’étendard de notre regrettée jeunesse, mais j’exprime seulement un regret : cette amitié qui nous liait et que par la suite, plus jamais, hormis chez Daniel (cf : du sel dans les larmes), ce frère de mon enfance, je n’ai rencontré ailleurs.
Quoi que cet ami ait pu faire, devenir, j’aimerai un jour pouvoir à nouveau rencontrer ce grand "flandrin" avec qui, moi aussi, j’ai croqué dans la vie à pleines dents.
Ce livre, Gwen, t’est tout spécialement dédié.
… Alors que change le régime des moteurs un klaxon résonne dans l’avion et une lumière rouge fixée sur la cloison qui nous sépare du poste de pilotage s’est allumée. Notre largueur nous commande de nous lever et d’accrocher. L’instant fatidique approche et plus question de faux-fuyants. Une fois notre S.O.A (sangle d’ouverture automatique) croché par le truchement de l’énorme et plat mousqueton au câble courant au plafond de la carlingue, nous effectuons, deux par deux,
une mutuelle vérification de nos brêlages (harnachement et sangles de nos parachutes). Une main posée sur l’épaule du "gus" qui nous précède et l'autre tenant le mousqueton, alors qu’à nouveau retentit le klaxon et qu’une lumière verte remplace la rouge, tous "bite à cul" (charmante et frivole locution militaire signifiant collés les uns aux autres), nous cavalons en direction de la porte; pas le temps de se poser des questions n’y d’hésiter. Je crois n’avoir même pas ressenti la claque sur l ‘épaule que nous adresse le largueur à notre passage. Je n’ai nul souvenir d’avoir croché les montants de la porte alors qu’un malstrom d’air de vent et de bruit s’est emparé de moi.
Même pas le temps de me demander si j’ai déjà sauté que déjà je ressens la secousse salvatrice m’indiquant l’ouverture de mon "piège" (parachute). Immédiatement la tête levée pour la vérification de voilure ;
Tout est OK !
Le ciel alentours est constellé de corolles blanches et kakies. J’ai maintenant le temps d’admirer (mais rapidement) le magnifique panorama bleuté des Pyrénées alors que autour, dessous et dessus éclatent des hurlements. Ce sont tous mes collègues qui donnent ainsi libre cours à leur joie, leur délivrance et j’ai tôt fais de joindre ma voix à ce chorus.
Quelle étrange impression de voir sous soi ses pieds ne reposer sur rien…
… Gwen pousse une gueulante de joie et m’entraîne dans une espèce de danse sauvage et joyeuse.
- Sylvie mets nous la caisse (de bières) !
Un quartier-maître mécano, assis sur un tabouret, nous lance :
- Je me disais bien, les sacquots … Et c’est pour quand le mariage ?
Encore un innocent qui ne connaît pas Gwen car aussitôt ce dernier se retourne et balance incontinent une baffe formidable à
l’inconscient qui dégringole de son perchoir, du sang coulant de son nez.
Hilare Gwen commente :
- On le prendra pas comme garçon d’honneur, d’abord il ne tient pas le coup.
Tout le monde se marre; prudent, le mécano s’éclipse discrètement son mouchoir sur le nez…
… Les vingt heures de vol commencent à sérieusement me plomber les jambes et, depuis un bon moment déjà, les moteurs ont changé leur rythme nous annonçant que nous avons entamé notre descente vers le mythique royaume de la reine Pomare : Tahiti !
Nez collé au hublot de l’appareil j’admire le bleu profond de la mer
que tachent par endroits les zones claires des lagons cernant de minuscules atolls. La descente se poursuit et j’aperçois le Tohiea qui domine l’ile De Mooréa alors que l’appareil entame un très large 360 (giration formant un cercle complet) pendant lequel j’admirerai le Orehena surplombant Papeete. J’aurai également la surprise de découvrir que Tahiti est divisée en deux parties : Tahiti-Nui ((la grande), et Tahiti-Iti (la petite) toutes deux reliées par l’isthme de Taravao.
Les roues de notre appareil touchent enfin le bitume de la piste de Faaa et, en descendant la coupée de l’appareil, je suis surpris par la chaleur et, surtout surtout, par la profusion de parfums divers, merveilleux, fragrances délicates ou poivrées, violentes ou caressantes ; un autre monde.
Un groupe folklorique nous attend. Chants, colliers de coquillages et de fleurs (ces derniers glacés car sortant du frigo).
"Ia Orana" (bienvenue)…
… -Titoï !
Titoï : expression tahitienne "presque" intraduisible en français
(si l'on désire demeurer dans le politiquement correct) et que je soumets ici au souvenir des seuls initiés.
Egalement nos sorties vers "Moana" (le grand large) à bord des unités du club nautique de la marine et qui bien souvent nous mèneront à Moorea d'où nous pourrons admirer le passage des "soufflants" (baleines) lors de leur migration. Il nous arrive de pêcher quelques "mai-mai" (daurades coryphènes) à la somptueuse robe irisée qui, tristement, au cours de l'agonie de l'animal étendu sur le pont, s'éteindra en nous laissant un sentiment de malaise. Quelques sorties vers des "motus"(minuscules atolls, îlots) où nous passerons nos journées en baignade, chasse sous-marine et (surtout) farniente. Le voisinage des "cocos crabes" (crabes des cocotiers aux mœurs volontiers nocturnes et nantis de pinces monstrueuses aptes à s'approprier un de nos orteils) nous fera prudemment rejoindre le bord afin d'y passer une nuit sereine.
Nous nous mêlerons avec bonheur à cette vie particulière (et particulièrement insouciante) des polynésiens et que, par mimétisme, nous adoptons peu ou prou, mais où il nous est donné d'observer un paradoxe : cette totale insouciance des tahitiens.
"Aita péa péa" !
Locution polynésienne signifiant à peu près il n'y a pas de mal, ce n'est pas grave, il n'y a pas le feu au lac, cela pourrait être pire, ne fais pas le jour même ce que tu pourras faire demain et carpe diem. Opérer un mixage de tout cela et l'on obtient, grosso modo, l'aita péa péa, à l'opposé de l'esprit grégaire et besogneux des asiatiques. Au reste il n'est pas rare le soir, qu'alors nous nous dirigeons vers quelques "fest noz" version polynésienne, de voir des asiatiques encore penchés sur leur ouvrage car ici règne deux maîtres mots : fête et bringue ! tous les soirs fête à gauche, bringue à droite, fête sur un voilier, "tamaraa" (fête et repas) sur une plage où, à la lueur des "mori" (lampes) et des foyers allumés sur la grève nous savourons le cochon cuit façon polynésienne (à l’étouffée, enrobé de feuilles de palmes, couché dans un "imaa" (fosse, four polynésien)) incandescent et recouvert de galets brûlants et de feuilles de palmes, ainsi que le merveilleux poisson cru mariné au citron vert et lait de coco). Sublime ! Chants (ils chantent merveilleusement), "tamuré " (danses), guitares et caisses de bière nous conduirons régulièrement aux aurores. Nous rejoindrons selon, où notre domicile où la base, non sans avoir opérer une balade du côté de mapuru-aparaita (le marché de Papeete)), paradis des couleurs et de odeurs et où se côtoient indifféremment poissons, colliers de fleurs et "couronnes de tête" (car rien ici ne saurait se faire sans fleurs, légumes, fruits et autres paréos aux teintes vives, perles et sculptures sur nacres ou sur bois, avant de reprendre le boulot…
… Campagne terminée ! Je réintègre la douce France, en l’occurrence le Bourget, base de départ et de retour pour tous les militaires ralliant ou rentrant d’outre-mer par la voie des airs. Ici pas d’orchestre, ni musique ni chants ni même de colliers de fleurs et de coquillages, et l’émouvant chant des adieux résonne encore en moi. Après Papeete j’ai vraiment le sentiment de dégringoler sur une autre planète. Toutes les personnes que je puis voir tirent une tronche de six pieds de longueur, pas de sourires non plus, ni d’allure nonchalante…
… Je rebrousse chemin et arrivé à Larmor je fais du stop. Pour aller où ? Je n’en sais rien, la première voiture qui s’arrêtera me le dira. Rien à "secouer" !
- Je vais à Guidel et toi ?
Ironie du sort, Guidel… le pays de naissance de ma grand
mère.
- Moi aussi merci
- Monte ! Tu as du monde à voir à Guidel ?
- Non personne
- Qu’est ce que tu vas y foutre alors, surtout avec ce temps ?
- J’en sais rien, boire un pot peut-être.
- Mais y’a rien d’ouvert là-bas
- Vous pouvez me jeter à Kerrock ?
- Je peux gamin .
Nous voici rendus.
- Je vous offre un godet ?
- Ca peut se faire .
Lui un "rouch" (rouge, gwin-ru, mais avec l’accent) moi une mousse.
- Yerc’h mat
- Yerc’h mat
Nous parlons, surtout de la pluie et du beau temps. Les vagues
éclatent sur la cale.
- Que faisais-tu à Larmor ?
- Dire bonjour à ma grand-mère
- Ah bon et elle est où à Larmor ?
- Au cimetière.
Il me regarde d’abord étonné puis embarrassé.
- Tu reprends une mousse gamin ?
- Faut pas vous croire obligé
- Ne dis donc pas de connerie
Il recommande une tournée.
- Alors tu es de Larmor ? Je te connais pas… Et que fais-tu ?
- J’étais de Larmor… Maintenant je suis aux sacquots
- Mais… tu es de… qui ?
- Le Goff, de Kerblaizy ! Du moins tant que vivaient mes grands-parents car maintenant je ne suis de personne
- Le Goff ? Tu es le… petit Le Goff… de… Kerblaizy ?
- J’étais !
- Je me mêle sûrement de ce qui me regarde pas gamin mais
tu files mauvais vent aujourd’hui et j’ai comme le sentiment
que t’as pas bordé la bonne écoute
- Y’a de ça c’est vrai, mais je le sais !
- Et que comptes-tu faire ?
- Sûrement rester ici et me beurrer car avec ce que je ressens
aujourd’hui, et si je taille la route à Lorient maintenant, je serai
bien capable d’éclater la gueule du premier con que je
rencontrerai. Ca me soulagerait, même s’il n’y est pour rien, et ça finirait par des emmerd…
- Tu veux pas que je prévienne quelqu’un de ta famille qu’on
vienne te chercher ?
- Ah gast non surtout pas, et de toute façon j’ai plus de
famille
- Déconne pas gamin, pense à ta grand-mère
- Justement, je ne pense qu’à elle
- T’es bien un Le Goff, j’aurai du le voir dès que je t’ai ramassé.
Tu ressemble à ton grand-père ainsi qu’à tes oncles et à ton père
Je gronde sourdement
- J’ai pas de père !
Il préfère se taire.
Nous finissons notre tournée et prenons congé.
- Tu veux que je te ramène ?
- Non c’est gentil et je vous remercie mais c’est non
- Essaie de garder tes drisses claires aujourd’hui garçon
- Trugareze (merci), kenavo
- Kenavo ma bihan…
… Bientôt notre permission de mi-cours, et j’hésite : Paris ? de la merde ! J’ai vraiment rien à foutre là-haut, le midi ? que dalle,
déjà que les probabilités d’y être affecté à la fin du cours…
Gwen accoudé au comptoir, un de plus, baille à s’en décrocher
la mâchoire.
- Alors mon pays tu te décides ?
- Ta gueule Dinosaure je pense !
- Tu peux encore à cette heure là ?
- Toi tu peux plus
- Dame, avec toutes ces mousses…
Je hèle la patronne :
- Maryvonne t’as un annuaire ?
- D’où ?
- J’en sais trop rien…Non t’aurais pas plutôt le calendrier des
postes ?
- Tu veux me souhaiter ma fête ?
- Ecrase madame, tu as ou tu as pas ?
- J’ai !
- Donne et je te paye un verre de gwin-ru (vin rouge)
- Tu te foutrais pas de ma gueule beau militaire ?
- Un petit peu seulement jolie madame.
Elle se marre et me tend l’objet demandé.
- Pour la peine prends-toi ce que tu désires
- Il y aurait bien toi mais je sais que tu veux pas, alors ce
sera une "coupette"
- Ben voyons, heureusement qu’en prime tu ne vendes pas
des timbres…
Gwen entrouvre un œil.
- C’est terminé vos conneries, et que vas tu foutre avec ton
calendrier ?
- C’est pas pour chercher la saint con vu que t’es déjà à côté
de moi, mais j’ai besoin d’une carte de France
- Tu veux réviser ?
- Ta gueule ignare !
- Si tu veux, mais commande deux mousses
J’adresse un clin d’œil à la patronne qui m’a déjà taxé d’une
coupe et lui fais signe d’aligner une autre rafale.
- Et moi aussi je peux ?
Me demande t-elle
- Dis moi donc dame maquerelle, tu ne me confondrais pas
avec notre Dame du Bon Secours par hasard ?
- Radin !
- Si tu veux, mais pas pigeon…
…Il existait à Leucade, dans les Iles Ioniennes,
en Grèce, un rocher escarpé d'où, afin de
satisfaire aux dieux, l'on précipitait les
condamnés à mort.
Survint une pénurie de condamnés : les
Ediles demandèrent alors, en échange
de leur liberté, des volontaires parmi les
esclaves.
Au vu des nombreux tués… ils acceptèrent
alors d'humaniser les sauts.
Ainsi donc les volontaires s'enduirent le
corps de poix et de plumes afin de
ralentir leur chute…
… Mon piège file et je ne ressens, malgré ma cuite, aucun choc à l’ouverture, le vent siffle à mes oreilles. Je lève la tête et aperçois une magnifique torche…
Bon c’est pas encore catastrophique vu que nous nous livrons de temps à autres à ce genre d’exercice pour éviter de faire "tapis" (s’écraser) en cas d’éventuel problème et qu’il me reste mon ventral, tout en parvenant à me souvenir que nous n’avons sur ce genre d’engin pas de "chrono-baro" (chronomètre barométrique déclenchant automatiquement, en fonction de la pression atmosphérique, à une altitude donnée l’ouverture du ventral en cas de problème). Je tire ma poignée en omettant d’éjecter latéralement le parachute et m’offre ainsi une superbe "fatima" (parachute dans la gueule et les suspentes qui, en filant, brûlent légèrement la joue).
Décidément c’est la journée.
Je descends bizarrement et commence à recouvrer une certaine
lucidité. Ces "twists" m’emmerdent et je lève la tête pour vérifier ma voile. Putain de bordel ! Une des suspentes n’a rien trouvé de mieux que de chevaucher ma voile, une superbe "double couille" (double coupole).
Je les cumule !
J’ai quand même le bol que mon ventral n’ai pas filé dans la torche lui aussi…
Le sol monte vite.
Très vite. Trop vite…
… Ce soir le dégagé me voit en tenue "numéro un" et j’ai enfourné la totalité de mes affaires dans ma voiture. Je me retourne, me fige en un garde à vous impeccable et salue longuement une ultime fois le pavillon puis tourne les talons. J'embarque dans mon véhicule et démarre sans un regard vers l’arrière.
Je quitte la marine nationale qui m'a tant donné.
Je suis ému…
… Décidément nous sommes vraiment gâtés pour cette dernière marée… Après quatre jours pleins de fort gros temps la météo nous annonce sur toutes les banks du cinquante septième au soixantième (Atlantique nord et Mer du Nord) et au delà avis de fort coup de vent mer force dix à onze. Un vrai temps de chien qui va nous passer dessus. Signe annonciateur qui ne trompe pas, les sternes (hirondelles de mer) sont rassemblées sur nos superstructures, attitude que ces oiseaux adoptent avant l’arrivée du gros temps.
J’ai fait appeler le patron quand la météo adresse à tous les bâtiments (dont nous) navigant sur notre zone un avis de très fort coup de vent suivi d'un "Storm Stern" (tempête de neige). Gare à la glace sur les superstructures… Nous contemplons, inquiets, la vertigineuse dégringolade du baromètre qui pour l’heure nous indique la fuite des millibars (l’on dit aujourd’hui "hecto-Pascal") et continue sa descente. Et lui qui voulait terminer en beauté… c’est réussi, mais pas de la manière envisagée…
C’est le troisième jour que nous sommes en "cape" (l'étrave du bâtiment faisant face au vent et aux vagues). De la passerelle je passe des heures à contempler l’étrave remonter à la lame, inimaginables montagnes d’eau, pour brusquement basculer dans une glauque crevasse d’un gris verdâtre. De véritables montagnes russes à la puissance dix. Poséidon est vraiment colère. L’homme de barre doit livrer un combat de tous les instants afin de conserver le navire dans le vent. Les quarts sont réduits à deux heures et s’effectuent en double.
La mer bouillonnante et échevelée est blanche d’écume, des vagues immenses passent avec fracas par dessus l’abri navigation ou éclatent avec une violence inouïe sur le pont,
véritables coups de boutoirs cyclopéens. Plus rien ne subsiste dessus, nos hublots tournants n’étalent plus. Nous sommes pour le moins estomaqués au vu du "dégueulomètre" (plan simple vertical monté sur un axe et conservant ainsi quel que soit la "gite" du bâtiment une parfaite verticalité ce qui nous indique l’angle d'inclinaison du navire).
S’aventurer à l’extérieur serait signer sa condamnation immédiate. De notre passerelle, pourtant fermée, nous entendons les hurlements démoniaques de ce vent fou. Impossible de connaître sa vitesse car depuis longtemps l’anémomètre a joué "ripe"… Vision dantesque mais combien fascinante dans son horrible puissance.
Pas question de s’étendre sous peine, d’ici à une minute, de se voir balancer rudement bas la bannette. Nous sommes rompus et pas question de manger chaud également car toute tentative de cuisine se voit irrémédiablement condamnée à l’échec. Nous nous nourrissons de casses-croûtes et de thon cuit à la saumure. Par je ne sais quel miracle d’ingéniosité notre cuistot a réussi à nous faire du café. Le bonheur !
Enfin les prémices de l‘ accalmie tant attendue se précisent. Petit à petit les lames perdent de leur intensité. Il faudra encore vingt quatre heures avant que le calme ne revienne entièrement. Nous respirons mieux.
Au travers des messages radios nous constatons que nombres d’unités ont préféré rebrousser chemin ou se mettrent à l’abri en Irlande. De partout sont signalées blessures parmi les équipages et avaries diverses. C’est un vent de folie, de fin du monde qui a tout balayé sur son passage. Par bonheur aucune perte n'est à déplorer.
Notre premier repas chaud depuis le début de la tempête.
Sublime ! Tous à bord nous affairons à la remise en ordre, nous nous entraidons et surtout nous pouvons ouvrir les différentes écoutilles, ce qui nous permet d’aérer le bâtiment.
Certains d’entre nous exhibent de magnifiques bosses ou coupures dues à des contacts plus ou moins rudes avec tel ou tel élément mais rien de grave dans l’ensemble.
… Nous vivons les derniers jours de tournage à Bruniquel avant de migrer en un autre décor. Cet après-midi doit être tournée la scène de "ma mise à mort" ainsi que celle de mon collègue de scénario, car nous bénéficions d'un rôle en duo. Pour ce faire, nous devons être immergés dans un puit (construit spécialement à cette occasion) pour, à la fin de cette séquence, périr noyés sous une grille que, "malicieusement", Philipe Noir refermera au dessus de nos têtes et, "par cette innocente gaminerie", signera notre condamnation. Pour l'anecdote ce puit mesurait six mètres de hauteur.
L'alimentation en eau est assurée par des lances d'incendie branchées directement sur des bornes.
La flotte est glacée !
Nous avons emprunté des "néoprènes" (combinaisons de plongée) auprès des sapeurs-pompiers de Montauban, mais bien qu'ayant sélectionné les plus grands modèles, à l'usage elles se révèlent trop petites.
Nous allons rester deux heures dans l'eau pour tourner ces plans.
Nous travaillons en apnée et, compte tenu de la température de notre bain, nos immersions se rétrécissent au fur et à mesure des prises. Le temps que les "machinos" réagissent à notre signal (plat de la main tapant sous la grille), bien souvent confondant ce signal et le jeu de "notre mise à mort", puis, le temps de déverrouiller la dite grille et ensuite la soulever, nous sommes, à chaque fois, bon pour la "tasse". Pas génial ce goût, et l'adjonction d'un petit adjuvant ressemblant quelque peu à certaine liqueur anisée aurait certainement agrémenté la sapidité de cette eau. Pour les glaçons? Inutile, nous sommes servis!
Toujours est-il que nous ressortirons de cette épreuve en totale hypothermie et qu'il nous faudra quelques heures pour enfin récupérer…
… Les plans consistent simplement en un passage des cavaliers, le soir, entre les tentes et les feux de camp. Nous sommes sept pour ces plans et seulement six montures habituées à ce genre d'activités. Le dresseur fait savoir qu'il y aurait bien une septième monture, mais cette dernière non encore dressée.
- Il n'y a qu'à la donner au cascadeur !
Merci pour la chair à canon…
Une bête magnifique à la robe sombre, un mètre quatre vingt au garrot, des jambes fines.
- Si tu vois qu'elle commence à vouloir se rapprocher des autres chevaux tu "desselles" en vitesse et tu la ramènes à la bride, également si tu la vois s'énerver, tu sautes immédiatement.
Ben voyons…
Une fois juché sur ma selle elle commence à n'en faire qu'à sa tête. J'ai beau lui remonter le mors jusqu'aux oreilles, peu à peu elle se rapproche des autres montures et s'ensuit une séance de "bottage". Je parviens quand même à lui faire entendre raison et ainsi l'éloigner de ses congénères. Il était temps…
Tous en place pour le plan du passage dans le camp. Je suis en serre-file. Ma monture, effrayée par les feux, la lumière des projecteurs et l'animation, laisse très vite la peur supplanter son inquiétude. Après avoir renversé deux projecteurs, mon cheval commence à se cabrer et à ruer en tous sens. Mon inquiétude également grandit. En désespoir de cause j'exécute une roulade sur la croupe du cheval ce qui me permet d'atterrir sur mes pieds. Quel réflexe me fait porter ma main gauche devant mon visage ? je ne sais, mais toujours est-il que la bestiole effectue une magnifique ruade à la suite de quoi un de ses fers m'atteint à la main. Ah oui, j'oubliais, en atterrissant j'ai fais une tache au genou de mon pantalon blanc…
Bonjour l'hôpital de Bergerac, quatre fractures !
… Quelques jours plus tard, je suis en Allemagne, pas très loin de Munich. Ici aussi il pleut. Prestation rapide, je dois sauter d'un train roulant à une vitesse d'environ trente cinq à quarante kilomètres heure. Je dispose de la haute main sur les manœuvres du train afin de régler mon saut pour ne pas, ce faisant, me balancer la "tronche" dans un poteau en m'éjectant. Je sélectionne avec soin l'endroit de mon saut, vérifie tout aussi soigneusement le sol. Tout est paré, l'équipe en place, caméras disposées ainsi que le son. C'est quand vous voudrez.
- Moteur
- Tourne
- Annonce
- ……
- Action !
Démarrage du convoi, le train roule pour très rapidement atteindre la vitesse prévue. Je vérifie, au fur et à mesure de l'avance du train, tous les repères que je me suis fixé, et me prépare à m'éjecter par la portière. Plus que deux panneaux avant l'action. Je compte et, à l'apparition de mon ultime repère, me propulse à l'extérieur.
- Ach, ich abe gross bobo, mein gott !
Arrivant au sol (en l'occurrence un talus en forte pente) à la manière parachutiste pour, dès mes pieds au contact du sol, effectuer un roulé boulé (ça c'est pour la théorie). J'avais, au cours de mon inspection préliminaire, laissé échapper une pierre à semi enterrée qui, à mon arrivée, vint opportunément flirter avec une de mes cheville, ce qui, bien sur, m'occasionne une belle blessure (et
encore une). Je fais ainsi connaissance d'une charmante clinique et de non moins mignonnes infirmières allemandes… (françouze, gross filou…). Qu'importe la langue pour ce faire plaindre, n'est ce pas ? Me voici de retour à nouveau… emplâtré.
Je les cumule !
… Me voici habillé comme le comédien. Je tiens à la main un "357 Magnum".
Pour, ami(e) lecteur(trice), te bien faire comprendre, je vais décrire la situation :
La fenêtre, haute d'environ deux mètres, est composée de deux battants d'environ trente centimètres de largeur chacun, avec, entre les deux, la crémone. Accroupi sur mon praticable, je dois, du canon de mon arme, briser la vitre, passer de profil par le battant de la fenêtre en prenant mon élan pour ensuite me retrouver en position ventrale afin, pendant ma chute, d'opérer un saut périlleux pour finalement d'atterrir à plat dos sur mes cartons.
Tout simplement…
Mais toujours est-il qu'après la première phase (le passage de profil), le rebord de ma semelle accroche le bord de la fenêtre, ce qui donne, pour résultat, la transformation de mon saut périlleux en une superbe chute en droite ligne, directement entre le mur et les cartons. Je n'ai que le temps de lâcher mon arme et protéger mon visage de mes avants-bras…
Encore bobo…
… Ca y est, je possède enfin mon "blanc-seing", en l'occurrence mon certificat médical me déclarant apte à la pratique du parachutisme. Inutile de préciser que je n'ai fait, au médicastre qui me passe la visite, nulle allusion de mon accident. Je ne conserve nulle trace extérieure visible et je suis arrivé à masquer mon boitillement. Ma cheville s'améliore. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et je n'ai plus qu'à effectuer le boulot. Comme j'ai encore trois semaines devant moi avant le tournage, autant effectuer une remise en forme en ce domaine. Je file dès le lendemain chez un copain possédant une école de parachutisme située dans le centre de la France où j'entends effectuer une remise en forme, du moins dans le domaine aéro.
Bien évidemment il est parfaitement au courant de mon accident mais je le baratine un "chouïa" et la lecture de mon certificat médical d'aptitude achève au final de le rassurer.
Il me fait un prix d'ami et, en bonus, je vais profiter du "tapin" (avion) des "Icarius" (célèbre équipe de parachutistes) venus ici préparer une compétition. Me voici à nouveau dans un univers qui m'est familier. Autant y aller "mollo" pour une reprise. Je vais donc effectuer trois sauts en automatique sur "6520" (parachute mono-fente de 80 mètres carrés, réservé dans le civil aux débutants) pour une remise en… jambes avant de passer sur "Olympic" et "super-olympic", parachutes pour P.A (chute et précision d'atterrissage et relativeurs (compétiteurs enchaînant le maximum de figures pendant la chute). Impeccable, super impeccable ! Je suis fou de joie, fou de bonheur, j'en roulerais même une pelle à une chèvre s'il s'en trouvait une dans les parages…
Je discute avec le copain du modèle de piège (parachute) à utiliser pour la cascade et nous tombons d'accord. Le modèle offrant le plus de similitude avec les parachutes utilisés pendant la seconde guerre mondiale est le modèle "T.A.P. 650" (que je connais parfaitement bien…), utilisé par les militaires (et parfaitement incontrôlable aux élévateurs). Mais qu'importe car les deux sauts prévus n'offrent, à priori, nulle difficulté, et de toute façon, ainsi que le prescrit le scénario, je ne dois pas "pomper" (ralentir la descente au moyen des élévateurs) afin de finir "aux vaches" (atterrissage brutal et incontrôlé).
Nous sommes en pleine canicule et, bien que nous ne soyons qu'en milieu de matinée, il fait déjà, sur le terrain, une chaleur torride.
Toute l'équipe est en place, la "D.Z" (drop zone ou zone de saut) délimitée et les caméras prêtes à tourner. Mes parachutes (pour la première et seconde prise) prêts à être "brêler" (enfiler). J'ai tenu à les déplier et ensuite les replier moi-même, ce qui me ramène pas mal d'années en arrière.
Dernière discussion avec l'équipe de la mise en scène et dernier essai de liaison radio entre l'avion et la même équipe. Tout est "à poste" (prêt), le moteur de l'avion démarré. Je n'ai plus qu'à grimper dans l'appareil. Je vais être obligé de faire confiance au "cocher" (pilote) pour me larguer correctement, bien qu'aujourd'hui le vent soit nul.
Nous allons tricher un peu car nous avons déclaré dans le "NOTAM" (avis d'activité aérienne et largage de parachutistes) qu'il serait procédé à des largages à six cents mètres. Nous sommes convenu, entre le pilote et moi d'effectuer l'opération à quatre cent cinquante mètres.
La porte ouverte de l'appareil laisse pénétrer un courant d'air bien agréable pendant la prise d'altitude. Encore deux minutes. Ma "S.O.A" (sangle d'ouverture automatique du parachute terminée par un fort mousqueton) bien crochée à l'intérieur de l'avion, assis jambe pendantes à l'extérieur, j'attends tranquillement le signal qui me propulsera dans l'air.
Go ! Un coup de rein, pas le temps de respirer que déjà je ressens la "claque" (choc à l'ouverture de la voile), tête levée pour opérer la vérification de voilure. Je n'ai plus qu'à me laisser guider vers le bas où j'aperçois toute l'équipe de tournage. Mon expérience me fait ressentir que je descends plus vite qu'en temps ordinaire, et qu'en ce chaud matin d'été, je "plombe" (descendre plus rapidement) pas mal. Effet normal en soi car l'air chaud est moins portant, moins dense que l'air frais ou humide. Le sol "grimpe" relativement vite (en parachute, impression est donnée, non de descendre, mais de voir le sol monter à soi). Mains crochés aux élévateurs, j'essaye, pour la caméra, d'adopter un compromis dans ma position d'arrivée, compromis se situant entre la position classique et une position inexpérimentée). D'ici cinq à six mètres mes pieds vont toucher terre alors que survient brutalement une énorme bourrasque de vent qui couche ma toile. Pas le temps de réagir que déjà je touche le sol.
A plat dos !
Une douleur immense et aiguë me vrille le corps de la nuque aux talons. J'ai le souffle coupé et je n'arrive pas à retrouver mes esprits. Des "papillons" de toutes couleurs volettent devant mes yeux. Je n'arrive pas à bouger. Du monde autour de moi, ainsi que les pompiers assurant la sécurité sur le plateau. Petit à petit, mais toujours étendu au sol, je retrouve l'usage de la parole et réponds aux questions qui me sont posées. J'affirme, mentant avec effronterie, que ce n'est rien, et que j'ai simplement été "sonné" par mon atterrissage brutal dû à la bourrasque. Peu à peu j'arrive, mais au prix de mille douleurs, à me redresser, ôter mon harnais pour déposer mon parachute. Le réalisateur me demande si je suis en mesure d'effectuer la seconde prise (il est, dans le contrat, stipulé que je dois effectuer deux sauts) ? Je lui réponds par l'affirmative, sous réserve que l'on veuille bien me laisser un petit quart d'heure de récupération avant le prochain saut.
Me voici à nouveau dans l'avion. Renfiler mon harnais s'est avéré être un véritable calvaire. Je demande au pilote de me larguer à six cents mètres afin de me laisser deux cents mètres supplémentaires de récupération. J'avoue, sentiment jusqu'alors inconnu de moi, ressentir une certaine appréhension. Mais je me suis engagé, j'y suis donc j'y reste !
Me voici à nouveau suspendu entre ciel et terre. Le sol monte toujours aussi vite, surtout que depuis tout à l'heure la température a gagné en degrés. A l'approche du sol je ne puis m'empêcher de "grouper". J'ai la trouille…
Putain de vérole, quelle douleur ! Je ne peux plus bouger. Ma voile s'est affaissée et je demande aux pompiers de me déharnacher doucement. Je les vois approcher une civière que je refuse de toute force. Ils sont perplexes… Petit à petit, malgré cette douleur inouïe, j'arrive tant bien que mal à reprendre pied. Chaque pas m'occasionne des douleurs intenses et me coupe le souffle. Il me faudra plus d'une demie-heure pour rejoindre les baraquements. Je m'enquiers de savoir si je puis maintenant disposer car je n'ai plus qu'une hâte : rentrer chez moi. Ce à quoi il m'est répondu par l'affirmative. Les pompiers veulent me mener à l'hôpital mais je refuse. J'ai décidé de reprendre ma voiture afin de me rapatrier. Après tout, une connerie de plus ou de moins…
… Putain… mais que m'arrive-t-il, que se passe-t-il, quel est ce goût fade qui emplit ma bouche, mais pourquoi les personnes qui me parlent, et que je ne comprends pas, sont à l'envers, où l'inverse… car leurs pieds sont au même niveau que ma tête qui, elle, repose sur le macadam de la chaussée ? Je ne comprends toujours pas, je ne sais où je me trouve et ce que je fais dans cette position. J'essaie de bouger, ce qui me fait hurler de douleur. Je perçois un peu mieux les sons qui sortent de la bouche des personnes présentes :
- Ne bougez pas Monsieur, les secours sont prévenus et vont bientôt arriver, restez tranquille, ne vous énervez pas…
Je n'ai pas encore saisi toute la situation. Quelque chose de bizarre m'appuie sous le menton. J'ai la sensation de quelque chose de dur dans ma bouche, j'ai également très mal à la cheville avec, de plus, l'impression d'être retenu. Petit à petit je reprends conscience pour m'apercevoir que je suis dans ma voiture, mais de manière étrange… Mon véhicule est retourné sur le toit et mon corps est à semi sorti par l'ouverture du pare-brises, mais qui lui n'existe plus et, en éclatant, m'a constellé de morceaux de verre. Ce qui me retiens la cheville n'est ni plus ni moins que… ma ceinture de sécurité qui a imparfaitement joué son rôle et, ce faisant, m'a arraché la cheville. La chose dure et étrange qui m'emplit la bouche se trouve être un balai d'essuie-glace qui n'a rien trouvé de plus intelligent que de me traverser la mentonnière pour venir terminer sa course contre mon palais… Une odeur d'essence flotte dans l'air et me panique…
… Et de tout cela, que reste-t-il aujourd'hui ?
De mon enfance et mon adolescence me restent encore certaines douleurs confuses que je suis parvenu, avec le temps, à étouffer plus ou moins. Mais au moins j'ai réalisé ce rêve qui, enfant, me possédait.
Et de la suite ?
La sensation d'avoir vécu une vie totalement atypique mais pleinement remplie. J'ai navigué (dois-je plutôt dire bourlinguer ?), rouler mes bosses en quantités de lieux, d'endroits, de domaines tous plus différents les uns que les autres. Je me suis enrichi de sensations, d'expériences diverses, que bien souvent j'ai payé au prix fort, mais librement consenties. J'ai choisi l'aventure, le risque, en sachant pertinemment ce que j'encourrais et j'ai, au propre et au figuré, collectionné les plaies et les bosses… Ai-je à ce jour des regrets ? Certes non ! J'ai certainement, par quelque bizarrerie de la vie, été programmé afin d'effectuer le parcours qui fut le mien.
De tout cela j'en ai tiré un enseignement, une ligne de conduite qui toujours a été mienne :
- Encore un pas !