Voici donc quelques extraits de mes ouvrages :
DU SEL DANS LES LARMES
Préface de Yves DAUGE, Sénateur Maire de CHINON
« Je raconte ma vie comme on fait les rêves au réveil »
disait, dans l’un de ses livres, Louis Aragon.
Yan Le Goff a déjà vécu plusieurs vies qu’il a décidé de partager : d’inguérissables blessures d’enfance à l’amour d’une grand-mère, de la complicité entre fusiliers-marins à l’engagement chez les commandos marine parachutistes… l’aventure et le goût du risque sont à chaque pas, et sur toutes les mers du globe, ponctués par maints accidents qui l’assagiront peut-être mais ne l’arrêteront pas.
Il présente aujourd’hui ce travail de mémoire, non pas comme un héros
en quête de reconnaissance, mais plutôt comme « l’honnête homme » qui a forgé aux épreuves son identité de solide breton, et transmet à ses proches un héritage inestimable : la trame de ses souvenirs tissée avec toutes ces petites anecdotes qui donnent à une vie le sel de l’authenticité.
Cet homme là mérite le respect.
… ignorants du temps de l’heure et de tout ce qui n’est pas nous notre plaisir nos jeux, et en plus aujourd’hui c’est Yaou (Jeudi), au diable l’école et la Marie Dréant notre institutrice. Pour le moment les punitions, les coups de règle sur les doigts, la vache, cet instrument que l’on nous suspend autour du cou si l’on est surpris à laisser échapper du breizhoneg (breton, langue bretonne car ici l’on n’utilise que le galleg, pardon, la langue de la république, le français) l’écriture qui nous tire autant de peine que la langue pour essayer de redresser ces bâtonnets qui se tordent à l’envie sous notre mine de crayon, les bobines de fil peintes de couleurs différentes et tendues sur des fils afin de faire rentrer les notions élémentaires de calcul dans nos têtes de bois. Warc’hoazh (demain) il fera jour…
… Mon tad-kozh ((grand-père) bourru, la chique à la bouche, son odeur faite de calfat de sel et aussi de gwin-ruz (vin) dont il est un fervent adepte ce qui, mais tout à fait entre nous, l’oblige bien des soirs tant forte est la houle de terre, à marcher bord sur bord en roulant de tribord à babord et parcourir ainsi trois kilomètres là où il n’y a que cinq cents mètres. Mais qu’importe, son panier regorge des poissons pêchés du jour. Bien sûr que chez Thierry il en a troqué quelques uns contre quelques chopines de gwin-ruz, mais après tout, n’est ce pas normal…
… Nous sommes en 1953 et la seule grande ville que je connaisse est Lorient. J’ai bien entendu parler de Vannes, Rennes ou Naoned (Nantes), mais jamais je n’ai voyagé si loin. Par les récits des moraers (marins) permissionnaires (oncles, cousins proches ou lointains, voisins) que nous admirons dans leur uniforme, qui avec son col bleu et ses galons de « crabe » (quartier-maître) ou de « chouf » (quartier-maître chef) ornant les manches de sa vareuse, qui avec sa casquette d’officier-marinier et ses galons« or » car les différents galons n’offrent plus le moindre secret à nos yeux exercés de jeunes bretons élevés au lait de la marine, je connais plus Nouméa, Tahiti, Djibouti, Port Saïd ou Saigon. Nous tous sommes du pays d’Armor (pays de la mer et non de l’Arcouet (pays des bois, de la terre), et hormis un original désireux de l’aviation, voulons sans hésitation aucune perpétrer la tradition, pénétrer ce monde qui nous fait rêver. Fanch (François) sera bosco, Michel mécanicien, Erwan (Yves) canonnier, Job (Joseph) et Gildas (Gilles) timoniers et moi Yan (Jean) Le Goff je serai sacquot (fusilier-marin) comme pépère à Dixmude).
- Il y a an mor (la mer) à Paris mémère ?
- Nann (non) ma bihan, nann...
… Nous pénétrons dans une immense pièce qui pue la naphtaline. Une dame forte,
l’air revêche, la poitrine abondante, les cheveux gris nous accueille d’un :
- C’est pour celui-là ?
Le moniteur opine du chef.
- Mets-toi à poils m’ordonne la matronne !
Je suis éberlué car même en colo on garde notre slip… Me voici affublé d’un slip dont le fond tombe entre mes cuisses, d’un tricot de corps et ensuite, l’horreur… Une chemise grise, un short en velours côtelé gris, un pull-over gris bordé d’un liseré jaune, des bas montant aux genoux gris eux aussi avec le même liseré jaune et un blouson, gris lui aussi. Arrive le fin du fin sous la forme d’énormes godillots… cloutés. Chaque chaussure pèse une tonne. Mes deux premiers pas « cloutés » m’occasionnent un magnifique soleil qui m’envoie le cul par terre.
Je suis littéralement sidéré par cette nouvelle tenue. J’ai récemment lu les aventures de « Vidocq » et je me fais l’impression d’être moi aussi prisonnier, ce qui n’est pas totalement faux en soi…
… Nous avons vécu trois mois ensemble, dégrossis et formés au même moule et voici l’instant (nous en vivrons bien d’autres), venu de nous séparer. Mon pote à l’issue de sa perm doit rallier l’école des électriciens à Cherbourg et moi bien entendu An Orient (Lorient) tout comme Gwen. Qui sait si nos chemins se recroiseront un jour ? Nous échangeons nos adresses (militaires) respectives. L’avenir nous verra correspondre longtemps et aurons même à Toulon plusieurs occasions de « bordées » communes, moi affecté sur le « Cassard » Jacques sur le « Tartu », Gwen lui sur le Clémenceau. Certain soir nous verra, entre amis, effectuer une virée qui s’avèrera sanglante et nous rapportera à chacun quinze jours d’arrêt avec le motif suivant : ivresse avec bagarre et scandale à terre.
Nous n’étions plus des anges…
… Juste une avance pour tes premiers frais, tu rembourseras au fur et à mesure de tes rentrées.
Je suis pour le moins perplexe et quelques mots de Virgile me remontent en mémoire… Timeo Danao et Dona Ferentes…
- Rentrées, quelles rentrées ?
- Nous y voilà !
Et de m’expliquer que le séjour au foyer n’est pas gratuit, qu’il n’appartient pas à une quelconque organisation philanthropique et que chaque pensionnaire se voit chaque mois redevable envers l’établissement de la somme de deux cent cinquante francs. Me concernant du fait que je sois désireux de poursuivre mes études, ce qu’il comprend et est louable en soi, je vais donc bénéficier d’une bourse trimestrielle de… trois cents francs et ainsi je ne serai plus déficitaire mensuellement que de cent cinquante francs… et donc qu’il va me falloir résoudre la quadrature du cercle afin de remédier à cela, et en ne comptant pour rien les fournitures les fringues et les transports et autres débours…
Je suis pour le moins dubitatif …
… - Et comment tu n’as pas viré voyou ?
- Le désir Daniel, depuis toujours je voulais être marin et mon
désir a grandi davantage à l’orphelinat, je me disais que je leur montrerai. Au foyer c’était différent, c’était un autre monde où la violence était à tes côtés en permanence (je lui montre une cicatrice que je porte à la base de l’annulaire et de l’auriculaire droits), la délinquance te guette sans arrêt et e’est vachement facile de te laisser entraîner. Je n’ai pas voulu céder car je savais qu’un casier judiciaire me serait fatidique, je n’allais pas foutre en l’air un rêve que j’ai en moi depuis toujours. Imagine, une soirée une connerie les flics le tribunal et tout est foutu ; et la vengeance, me venger en prouvant que j’allais y arriver » !
- et ta cicatrice ?
- Il y avait dans mon groupe, un balèze, Camille, et de plus avec qui je faisais piaule commune, une grande gueule qui se glorifiait d’être sorti de la prison de Rambouillet où il avait tiré six mois de tôle pour vol de bagnole, toujours à provoquer et personne ne répondait. Je n’étais au foyer que depuis huit jours seulement et ce soir là l’éducateur ne participait pas au repas. Au menu il y avait du « steack-frites » et tu sais comme moi que dans tous les groupes, dans toutes les cantines, quand il y a ce genre de menu c’est à qui en aura le plus. Camille m’a appelé en me disant de lui filer mon steack et mes frites, ce à quoi je lui ai demandé pourquoi je devrais lui obéir. Il m’a répondu que c’était comme cela que j’étais un « bleu » et que je n’avais qu’à fermer ma gueule et obéir, la loi du plus fort ! J’avais la trouille de ce monstre qui me faisait face, je lui ai dit NON, Il avait sa part moi la mienne et je ne là lui donnerait pas ! Il s’est levé en me disant que j’allais salement déguster mais pas mon steak, je pelais de trouille mais je me suis levé aussi et dans ces cas là personne n’intervient c’est mieux qu’un film, tout le monde veut voir du sang, du vrai, c’est marrant une gueule éclatée. Nous étions face à face, je n’étais là que depuis huit jours mais je l’avais déjà vu se « friter » avec un mec d’un autre groupe. J’avais vu sa manière de faire, j’avais vu son vice et alors sans réfléchir j’ai tapé le premier, une fois, de toute ma force, toute ma trouille était dans ce coup. Il s’est écrasé contre un meuble la gueule en sang. Je me souviens des mecs qui gueulaient, qui riaient en me tapant dans le dos. Mon nouveau pote, Roland, m’a fait remarquer que ma main droite saignait. Je ne ressentait nulle douleur et j’ai regardé pour découvrir la blessure qui ouvrait ma main entre ces deux doigts et j’ai vu autre chose, une dent, une dent de ce mec qui était plantée dans ma blessure. Je n’ai pas mangé mes frites car un éducateur averti de ce qui venait de se passer m’a tout de suite emmené chez le médecin de garde à Jouy-en-Josas qui à recousu ma main. Mais au moins il n’a également pas bouffé mes frites ni même les siennes ni même du solide pendant un certain temps car on peut dire qu’il a salement « morflé » ce soir là. J’avais également ce soir là fais un autre découverte : jamais, moi qui suis un ennemi juré des miroirs je n’avais jamais remarqué que j’étais aussi costaud que ce gorille avec du ventre en moins mais je n’en ai jamais profiter. De ce jour personne ne m’a (ouvertement du moins) cherché noises ou provoqué. Le marrant de cette histoire est que le Camille et moi cohabitions et de plusieurs jours nous nous sommes ignorés en ne nous adressant aucune parole mais de ce moment jamais plus il ne m’a cherché « d’emmerd ». Mais au moins j’avais la fierté d’avoir défendu mon steak.
… Les repas du week-end sont toujours ternes et nous ne nous éternisons guère devant les gamelles. Après l’appel du soir nous nous livrons au rituel de la « plantation » et « gréons » nos hamacs, autant se pieuter avec un bouquin en attendant le sommeil.
Une bousculade, mon hamac qui se balance et un poids lourd sur
moi me réveillent en sursaut ; mon pote Gwen écroulé sur moi, sa face hilare éclairée par la faible lumière de la veilleuse.
-« Mais qu’est ce que tu fous sur mon hamac espèce de con on est pas mariés ?
- Voulais te dire que j’suis rentré et que j’me suis bien marré ».
Son haleine de mulet ainsi que sa voix pâteuse me renseignent sur son état.
-« A te voir là sûr que t’es rentré et bien content pour toi mais maintenant le dodo mon pote.
- Peux pas bavouille l’arsouille
- Peux pas peux pas et pourquoi donc peux pas ?
- Trop haut… mon hamac… »
Tant bien que mal j’arrive à hisser cet abruti sur son hamac. Après
lui avoir ôté son col sa vareuse ainsi que ses chaussures je le « capèle » (attache) à l’aide de sa ceinture ainsi que sa cravate (tous les hommes d’équipage qui portent pompon ont sous le col une cravate noire symbolisant la défaite de « Trafalgar »).
Toujours les anglais !
-« Bon, espérons que ce con ne va pas virer et se casser la gueule
en dormant ».
Et sur ces mots je regagne mon sac à viande…
… Je profite au maximum de ma permission, l’état de ma jambe s’est considérablement amélioré. Je pense que ma forme physique due au sport et à notre entraînement alliés à mon moral surgonflé y contribuent pour beaucoup bien que j’attende avec inquiétude l’examen médical qui sanctionnera mon retour dans la promo ou mon exclusion.
Pour le moment : Carpe Diem !
Mon uniforme est suspendu à un cintre et je profite de ma tenue civile. J’explore tous les rochers, je marche sur le sable de la plage où quantité de souvenirs de mon enfance refont surface, vais bavarder sur la cale avec les anciens, une belote chez Thierry, un canon de temps à autre avec des copains d’enfance retrouvés, j’entre papoter (bavarder) avec les voisines et les voisins. Je suis partout et nulle par à la fois, le temps file trop vite.
J’ai eu, il y a deux soirs, l’immense bonheur de retrouver mon enfance.
Le matin s’était levé gris et venteux la pluie cinglait et la vache nous dispensait son meuglement, les lames éclataient sur la cale. Un vrai gros mauvais temps breton, nous étions en hautes eaux et la marée poussait la mer jusqu’au muret bordant la plage de Toulhar. De mes yeux de mes oreilles, de tous mes sens éveillés je ressentais ces éléments aspirant avec délice l’air chargé d’embruns saumâtres et la pluie giflant mon visage. J’écoutais avec bonheur le fracas des vagues s’écrasant sur la plage et les rochers…
… Après quelques infructueuses tentatives nous réussissons quand même à faire pénétrer ses bagages par la porte du wagon que lui-même a eut bien du mal à vaincre ; enfin l’animal est dans sa bétaillère, bon vent garçon.
Mes bagages me posent les mêmes problèmes que ceux de Gwen, il y a de la mutinerie dans l’air. Jugeant que l’état de la chaussée pourrait contrarier mon avance, tant à moi-même qu’à mon barda, je prends la sage décision de faire appel aux services d’un taxi; l’on n’est jamais trop prudent…
Mon arrivée chez mémère relève du grand-guignol, j’ai du mal à compter la monnaie du taxi et débarquer mon paquetage qui, décidement animé d’une vie propre, semble être entré en totale rébellion contre moi sans compter le bachi qui s’obstine de toute force à quitter ma tête à chaque fois que je me penche. Je réussirai quand même l’exploit et ce, après trois ou quatre tours de valse, de caler enfin mon sac à l’épaule, et sans personne pour m’aider…
… Je revois mon enfance particulière (et particulièrement douloureuse), je me dis que j’ai vécu cela mais que d’autres, malheureusement, le vivent également encore. J’ai le sentiment d’avoir, depuis ma naissance, déjà vécu une vie, une vie au bout de laquelle je suis enfin parvenu à réaliser mon rêve, à atteindre le but qu’enfant je m’étais fixé en luttant avec mes petits moyens d’enfant et ensuite d’adolescent. J’ai repoussé les fantômes qui longtemps ont hanté mon sommeil. En cet instant, je ressens un sentiment particulier fait de calme et d’espoir. Mes angoisses m’ont quitté…
Après mon stage commando où j’obtenais également mon brevet de parachutiste j’ai connu d’autres affectations tant à terre qu’embarquées, entre autres les escorteurs d’escadre Cassard et Chevalier Paul, le porte-avions Clémenceau, la BAN Hyères et d’autres). Je suis revenu également à Lorient pour mon cours de quartier-maître, j’ai traîné mes godasses dans les différentes rues de la soif de Cherbourg ou de Brest et j’ai, comme beaucoup de mes camarades, fais la découverte de Dakar, du Cap, de l'outre-mer je suis devenu un « zoreille », une grande partie de mon cœur est resté en Polynésie, à Papeete où nous, les popaa faraani, jouions de la guitare le soir sur la plage avec nos amis tahitiens.
Je ne voudrais pas y retourner car je crains de ne plus connaître l’enchantement que, d’après certains reportages actuels qu’il m’a été donné de voir, le tourisme forcené a en partie détruit. Qui n’a connu le bonheur de nager parmi les coraux où l’on côtoie les poissons clowns, les poissons anges, les balistes et autres poissons perroquets, les monstrueux napoléons, admirer les ondulations des pastenagues, ressenti une crispation de l’estomac en voyant surgir de nulle part la forme parfaitement hydrodynamique d’un requin citron et l’irréalisme d’une raie manta n’a rien connu. Je n’ai également qu’à fermer les yeux pour retrouver la beauté de l’ile des pins à Nouméa (beauté quand même légèrement contrariée par la présence d'innombrables serpents de mer, et venimeux cela va sans dire, inconvénient bien vite réparé par l'abondance de langoustes "porcelaine", "rouges", "vertes"), la touffeur de Djibouti où ,l’après-midi sous les arcades de la place Menelik dispensant une ombre bienfaitrice, dorment les noirs recouverts entièrement de leur djellabah afin, paradoxalement, de se prémunir contre l’épouvantable chaleur pendant que nous, européens ignares, nous épuisions en vaines tentatives de recherche de fraîcheur sous des douches chaudes.
Ma plus grande déception je la dois au cap Horn : nourri gavé des lectures de Melville Loti et autres, vivant en pensée les affres des marins embarqués à bord d’immenses voiliers malmenés par de monstrueuses déferlantes, leurs doigts meurtris de crocher dans la toile raidie par le vent l’eau et le sel et le froid, quel ne fut pas mon dépit lorsque le haut-parleur du bord annonçant que nous doublions le « Horn » nous précipita à l’extérieur où nous ne vîmes qu’une très vague silhouette au travers d’une brume grise que mouchetaient des flocons tourbillonnants et sur une mer parfaitement calme… Certains coups de tabac dans le golfe de Gascogne m’auront davantage laissé de sensations que notre passage du Cap-Horn…
Et voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! Le prochain billet sera consacré à on second ouvrage, d’une vie à l’autre.
Bonne journée.
un énorme bisous et un petit souvenir de ton premier né: du sel dans les larmes.