Posté le 17.09.2007 par yanlegoff
Breton, chauvin, et fier de l'être !
Tel aime se définir l'auteur. Après avoir connu orphelinat et foyer, à 17 ans, baccalauréat en poche, Yan LE GOFF s'engage dans la marine nationale et devient (comme son grand-père le précise-t-il) fusilier-marin. Il y servira pendant 10 ans, mais un grave accident de parachute le contraindra à cesser cette activité.
S'ensuivra alors un parcours atypique. Il quittera la marine nationale et exercera comme officier radio à bord de chalutiers hauturiers. Il deviendra ensuite cascadeur au service des productions cinématographiques et télévisuelles.
L'age venant, et après avoir rangé sa panoplie de baroudeur, il s'est tourné vers l'écriture.
BIBLIOGRAPHIE : [COLOR=blue]Du sel dans les larmes(biographie) – D'une vie à l'autre (suite du précédent) – Une guillebrette pour une conduite (fiction se déroulant dans l'univers du compagnonnage au XIXème siècle) - Déconographie médiévale (fiction jubilatoire se déroulant au XVème siècle)
A PARAITRE 2008 : Réédition de Du sel dans les larmes – Projet Embruns (fiction contemporaine traitant de la délinquance des adolescents) – D'ound venetz ? (fiction historique sous le premier empire) -
Posté le 18.09.2007 par yanlegoff
- DU SEL DANS LES LARMES
(épuisé, en instance de réédition)
- D'UNE VIE A L'AUTRE
(épuisé, en instance de réédition)
- UNE GUILLEBRETTE POUR UNE CONDUITE
- DECONOGRAPHIE MEDIEVALE
Posté le 18.09.2007 par yanlegoff
DU SEL DANS LES LARMES
Il est breton et se prénomme Yan !
Ses parents travaillent à Paris, et lui vit chez ses grands parents à Lorient. Déjà il veut être marin comme son grand-père à qui il voue une grande admiration. Merveilleuses années d'enfance alors que survient un premier séisme qui bouleversera sa jeune existence. Il lui faut réintégrer le domicile parental qui le verra confronté à l'alcoolisme et à la violence de son père.
Un deuxième séisme à la séparation de ses parents le propulse vers l'orphelinat, le séparant ainsi de sa mère et de sa petite sœur, et lui fait découvrir d'autres violences et le désespoir. Vient ensuite un foyer où il devra, au propre comme au figuré, se battre pour réussir à poursuivre ses études secondaires tout en accumulant les petits boulots afin de pourvoir à ses besoins.
Mais contre vents et marées il arrivera enfin à réaliser son rêve : incorporer la marine nationale et devenir fusilier martin commando comme son grand-père et enfin retrouver sa chère grand-mère.
D'UNE VIE A L'AUTRE
Dans le présent opus Yan Le Goff continue à nous faire partager sa vie aventureuse et hors normes.
De son premier ouvrage "du sel dans les larmes" où nous quittons l'auteur qui vient d'intégrer les fusiliers-marins commandos, Yan Le Goff nous fait maintenant partager ses années passées dans la "Royale" avant de rejoindre la pêche hauturière nous faisant découvrir la rudesse de ces univers.
L'aventure et le goût du risque étant ses traits principaux, l'auteur pénètre ensuite le milieu cinématographique et télévisuel pour devenir cascadeur. Il nous livre ici ses expériences, souvent dramatiques, vécues sur différents tournages.
-LEVE TOI ET MARCHE! ! Aurait pût être la devise de Yan Le Goff qui nous conte cette vie fertile en rebondissements de tous genres dans cet ouvrage passionnant où l'humour et la sensibilité côtoient le douloureux et le dramatique.
UNE GUILLEBRETTE POUR UNE CONDUITE
GUILLEBRETTE : Danse cérémonielle que les compagnons exécutaient, jambes et cannes entrecroisées, à l'occasion de certaines cérémonies, dont notamment les "conduites".
Par l'intermédiaire de son personnage principal, Yan LE GOFF s'attache à nous faire partager le quotidien des compagnons au 19ème siècle, époque où sévissaient les terribles luttes fratricides entre les différentes Sociétés (Devoirs) du compagnonnage.
Afin de s'approcher au plus près de la vérité, l'auteur a obtenu le concours du directeur du musée du compagnonnage de Tours qui lui a apporté ses corrections.
Dans cet ouvrage, Yan LE GOFF nous convie à "battre aux champs" aux côtés de ces compagnons et de découvrir leur univers, et, comme il tient à le préciser :
… Il importe d'y voir hommage à tous ces hommes. Qu'ils soient enfants de Maître Soubise, Devoirants ou Salomon, et de leurs métiers "loups-garous, coucous, gavots, gueules noires ou menu-bois", ainsi que tant d'autres… Ils étaient TOUS compagnons et TOUS amoureux de la belle ouvrage…
DECONOGRAPHIE MEDIEVALE
… Vous vous souv'nez que l'taulier il était pas en très bons termes avec son Charles VII de daron, celui qui s'est fait coiffer roi par la pucelle et qui jouait à la bête à deux dos avec Agnès Sorel… A la suite de quoi y'a eu la paguerie pendant laquelle notre Loulou onzième du nom s'est fait pote avec certains grands du royaume. Notamment la dame Sego… Mais une fois qu'il a cloqué la couronne sur sa tronche, y s'est vite aperçu que tous ceux qui lui avaient filé la pogne voulaient en croquer plus que prévu. Donc, il a commencé à ruer sérieux dans les brancards et y leur à dit d'aller s'faire mettre ailleurs, que c'était lui qu'était maintenant l'taulier et qu'y arrêtent de l'emmerder, sinon il allait avoiner. Ca fait qu'les autres l'ont eu mauvaise, mais, plutôt que d's'en prendre direct plein la gueule en défiant face à face le Loulou, y ont préféré faire copains avec le mec de Bourgogne. Un putain d'enfoiré que celui-là…
Yan Le Goff nous propose une vision on ne peut plus personnelle et on ne peut plus irrespectueuse de la petite histoire de la grande histoire de France.
Il livre un récit picaresque, joyeusement amoral, totalement iconoclaste et déjanté où fleurissent les anachronismes et les paradoxes.
Mais après tout… Ne serait-ce là vérité historique ?
Posté le 18.09.2007 par yanlegoff
DECONOGRAPHIE... MEDIEVALE
N O T E A B U T N O N C O M M E R C I A L (CQFD !)
CHINON, ville où je réside, est comme nul ne l'ignore, une cité médiévale (référence aux plantagenets, Charles VII, Jeanne d'Arc et autres Louis XI.
Il s'y déroule chaque année, premier week-end d'Aoùt, une importante manifestation ayant pour nom "Marché médiéval". Une bonne occasion pour beaucoup de plonger le nez dans les vins de Touraine...
Il m'est venu à l'idée de sortir des sentiers battus, du "politiquement correct", et d'écrire une farce, une aventure jubilitoire et totalement irrespectueuse de cette histoire de France que l'on s'efforce de nous inculquer depuis notre prime enfance. A moi donc "la petite histoire de la grande histoire" revue et corrigée par mes soins...
Il n'est entré dans mon propos nulle idée de popularité commerciale. QUE NENNI ! J'ai simplement voulu offrir aux lecteurs un moment de détente, de franche rigolade au travers de cet ouvrage totalement iconoclaste et anachronique. Pour preuve, cet ouvrage n'a été tiré qu'en nombre limité d'exemplaire (mais quand même numérotés). J'ai laissé ma folie prendre ma main et guider ma plume.
Cet ouvrage ne sera pas réédité, M A I S... Je propose aux curieux de le découvrir, ce à quoi, sur simple demande en me laissant votre adresse E.Mail, je me ferai un plaisir de vous faire parvenir le... patuscrit.
Je tiens à préciser que, si certains patronymes présenteraient une éventuelle analogie avec... certains contemporains, il ne faut y voir (peut-être...) que le fruit du hasard et non pas volonté politique délibérée.
Amicalement, Yan LE GOFF
Posté le 21.09.2007 par yanlegoff
Voici donc quelques extraits de mes ouvrages :
DU SEL DANS LES LARMES
Préface de Yves DAUGE, Sénateur Maire de CHINON
« Je raconte ma vie comme on fait les rêves au réveil »
disait, dans l’un de ses livres, Louis Aragon.
Yan Le Goff a déjà vécu plusieurs vies qu’il a décidé de partager : d’inguérissables blessures d’enfance à l’amour d’une grand-mère, de la complicité entre fusiliers-marins à l’engagement chez les commandos marine parachutistes… l’aventure et le goût du risque sont à chaque pas, et sur toutes les mers du globe, ponctués par maints accidents qui l’assagiront peut-être mais ne l’arrêteront pas.
Il présente aujourd’hui ce travail de mémoire, non pas comme un héros
en quête de reconnaissance, mais plutôt comme « l’honnête homme » qui a forgé aux épreuves son identité de solide breton, et transmet à ses proches un héritage inestimable : la trame de ses souvenirs tissée avec toutes ces petites anecdotes qui donnent à une vie le sel de l’authenticité.
Cet homme là mérite le respect.
… ignorants du temps de l’heure et de tout ce qui n’est pas nous notre plaisir nos jeux, et en plus aujourd’hui c’est Yaou (Jeudi), au diable l’école et la Marie Dréant notre institutrice. Pour le moment les punitions, les coups de règle sur les doigts, la vache, cet instrument que l’on nous suspend autour du cou si l’on est surpris à laisser échapper du breizhoneg (breton, langue bretonne car ici l’on n’utilise que le galleg, pardon, la langue de la république, le français) l’écriture qui nous tire autant de peine que la langue pour essayer de redresser ces bâtonnets qui se tordent à l’envie sous notre mine de crayon, les bobines de fil peintes de couleurs différentes et tendues sur des fils afin de faire rentrer les notions élémentaires de calcul dans nos têtes de bois. Warc’hoazh (demain) il fera jour…
… Mon tad-kozh ((grand-père) bourru, la chique à la bouche, son odeur faite de calfat de sel et aussi de gwin-ruz (vin) dont il est un fervent adepte ce qui, mais tout à fait entre nous, l’oblige bien des soirs tant forte est la houle de terre, à marcher bord sur bord en roulant de tribord à babord et parcourir ainsi trois kilomètres là où il n’y a que cinq cents mètres. Mais qu’importe, son panier regorge des poissons pêchés du jour. Bien sûr que chez Thierry il en a troqué quelques uns contre quelques chopines de gwin-ruz, mais après tout, n’est ce pas normal…
… Nous sommes en 1953 et la seule grande ville que je connaisse est Lorient. J’ai bien entendu parler de Vannes, Rennes ou Naoned (Nantes), mais jamais je n’ai voyagé si loin. Par les récits des moraers (marins) permissionnaires (oncles, cousins proches ou lointains, voisins) que nous admirons dans leur uniforme, qui avec son col bleu et ses galons de « crabe » (quartier-maître) ou de « chouf » (quartier-maître chef) ornant les manches de sa vareuse, qui avec sa casquette d’officier-marinier et ses galons« or » car les différents galons n’offrent plus le moindre secret à nos yeux exercés de jeunes bretons élevés au lait de la marine, je connais plus Nouméa, Tahiti, Djibouti, Port Saïd ou Saigon. Nous tous sommes du pays d’Armor (pays de la mer et non de l’Arcouet (pays des bois, de la terre), et hormis un original désireux de l’aviation, voulons sans hésitation aucune perpétrer la tradition, pénétrer ce monde qui nous fait rêver. Fanch (François) sera bosco, Michel mécanicien, Erwan (Yves) canonnier, Job (Joseph) et Gildas (Gilles) timoniers et moi Yan (Jean) Le Goff je serai sacquot (fusilier-marin) comme pépère à Dixmude).
- Il y a an mor (la mer) à Paris mémère ?
- Nann (non) ma bihan, nann...
… Nous pénétrons dans une immense pièce qui pue la naphtaline. Une dame forte,
l’air revêche, la poitrine abondante, les cheveux gris nous accueille d’un :
- C’est pour celui-là ?
Le moniteur opine du chef.
- Mets-toi à poils m’ordonne la matronne !
Je suis éberlué car même en colo on garde notre slip… Me voici affublé d’un slip dont le fond tombe entre mes cuisses, d’un tricot de corps et ensuite, l’horreur… Une chemise grise, un short en velours côtelé gris, un pull-over gris bordé d’un liseré jaune, des bas montant aux genoux gris eux aussi avec le même liseré jaune et un blouson, gris lui aussi. Arrive le fin du fin sous la forme d’énormes godillots… cloutés. Chaque chaussure pèse une tonne. Mes deux premiers pas « cloutés » m’occasionnent un magnifique soleil qui m’envoie le cul par terre.
Je suis littéralement sidéré par cette nouvelle tenue. J’ai récemment lu les aventures de « Vidocq » et je me fais l’impression d’être moi aussi prisonnier, ce qui n’est pas totalement faux en soi…
… Nous avons vécu trois mois ensemble, dégrossis et formés au même moule et voici l’instant (nous en vivrons bien d’autres), venu de nous séparer. Mon pote à l’issue de sa perm doit rallier l’école des électriciens à Cherbourg et moi bien entendu An Orient (Lorient) tout comme Gwen. Qui sait si nos chemins se recroiseront un jour ? Nous échangeons nos adresses (militaires) respectives. L’avenir nous verra correspondre longtemps et aurons même à Toulon plusieurs occasions de « bordées » communes, moi affecté sur le « Cassard » Jacques sur le « Tartu », Gwen lui sur le Clémenceau. Certain soir nous verra, entre amis, effectuer une virée qui s’avèrera sanglante et nous rapportera à chacun quinze jours d’arrêt avec le motif suivant : ivresse avec bagarre et scandale à terre.
Nous n’étions plus des anges…
… Juste une avance pour tes premiers frais, tu rembourseras au fur et à mesure de tes rentrées.
Je suis pour le moins perplexe et quelques mots de Virgile me remontent en mémoire… Timeo Danao et Dona Ferentes…
- Rentrées, quelles rentrées ?
- Nous y voilà !
Et de m’expliquer que le séjour au foyer n’est pas gratuit, qu’il n’appartient pas à une quelconque organisation philanthropique et que chaque pensionnaire se voit chaque mois redevable envers l’établissement de la somme de deux cent cinquante francs. Me concernant du fait que je sois désireux de poursuivre mes études, ce qu’il comprend et est louable en soi, je vais donc bénéficier d’une bourse trimestrielle de… trois cents francs et ainsi je ne serai plus déficitaire mensuellement que de cent cinquante francs… et donc qu’il va me falloir résoudre la quadrature du cercle afin de remédier à cela, et en ne comptant pour rien les fournitures les fringues et les transports et autres débours…
Je suis pour le moins dubitatif …
… - Et comment tu n’as pas viré voyou ?
- Le désir Daniel, depuis toujours je voulais être marin et mon
désir a grandi davantage à l’orphelinat, je me disais que je leur montrerai. Au foyer c’était différent, c’était un autre monde où la violence était à tes côtés en permanence (je lui montre une cicatrice que je porte à la base de l’annulaire et de l’auriculaire droits), la délinquance te guette sans arrêt et e’est vachement facile de te laisser entraîner. Je n’ai pas voulu céder car je savais qu’un casier judiciaire me serait fatidique, je n’allais pas foutre en l’air un rêve que j’ai en moi depuis toujours. Imagine, une soirée une connerie les flics le tribunal et tout est foutu ; et la vengeance, me venger en prouvant que j’allais y arriver » !
- et ta cicatrice ?
- Il y avait dans mon groupe, un balèze, Camille, et de plus avec qui je faisais piaule commune, une grande gueule qui se glorifiait d’être sorti de la prison de Rambouillet où il avait tiré six mois de tôle pour vol de bagnole, toujours à provoquer et personne ne répondait. Je n’étais au foyer que depuis huit jours seulement et ce soir là l’éducateur ne participait pas au repas. Au menu il y avait du « steack-frites » et tu sais comme moi que dans tous les groupes, dans toutes les cantines, quand il y a ce genre de menu c’est à qui en aura le plus. Camille m’a appelé en me disant de lui filer mon steack et mes frites, ce à quoi je lui ai demandé pourquoi je devrais lui obéir. Il m’a répondu que c’était comme cela que j’étais un « bleu » et que je n’avais qu’à fermer ma gueule et obéir, la loi du plus fort ! J’avais la trouille de ce monstre qui me faisait face, je lui ai dit NON, Il avait sa part moi la mienne et je ne là lui donnerait pas ! Il s’est levé en me disant que j’allais salement déguster mais pas mon steak, je pelais de trouille mais je me suis levé aussi et dans ces cas là personne n’intervient c’est mieux qu’un film, tout le monde veut voir du sang, du vrai, c’est marrant une gueule éclatée. Nous étions face à face, je n’étais là que depuis huit jours mais je l’avais déjà vu se « friter » avec un mec d’un autre groupe. J’avais vu sa manière de faire, j’avais vu son vice et alors sans réfléchir j’ai tapé le premier, une fois, de toute ma force, toute ma trouille était dans ce coup. Il s’est écrasé contre un meuble la gueule en sang. Je me souviens des mecs qui gueulaient, qui riaient en me tapant dans le dos. Mon nouveau pote, Roland, m’a fait remarquer que ma main droite saignait. Je ne ressentait nulle douleur et j’ai regardé pour découvrir la blessure qui ouvrait ma main entre ces deux doigts et j’ai vu autre chose, une dent, une dent de ce mec qui était plantée dans ma blessure. Je n’ai pas mangé mes frites car un éducateur averti de ce qui venait de se passer m’a tout de suite emmené chez le médecin de garde à Jouy-en-Josas qui à recousu ma main. Mais au moins il n’a également pas bouffé mes frites ni même les siennes ni même du solide pendant un certain temps car on peut dire qu’il a salement « morflé » ce soir là. J’avais également ce soir là fais un autre découverte : jamais, moi qui suis un ennemi juré des miroirs je n’avais jamais remarqué que j’étais aussi costaud que ce gorille avec du ventre en moins mais je n’en ai jamais profiter. De ce jour personne ne m’a (ouvertement du moins) cherché noises ou provoqué. Le marrant de cette histoire est que le Camille et moi cohabitions et de plusieurs jours nous nous sommes ignorés en ne nous adressant aucune parole mais de ce moment jamais plus il ne m’a cherché « d’emmerd ». Mais au moins j’avais la fierté d’avoir défendu mon steak.
… Les repas du week-end sont toujours ternes et nous ne nous éternisons guère devant les gamelles. Après l’appel du soir nous nous livrons au rituel de la « plantation » et « gréons » nos hamacs, autant se pieuter avec un bouquin en attendant le sommeil.
Une bousculade, mon hamac qui se balance et un poids lourd sur
moi me réveillent en sursaut ; mon pote Gwen écroulé sur moi, sa face hilare éclairée par la faible lumière de la veilleuse.
-« Mais qu’est ce que tu fous sur mon hamac espèce de con on est pas mariés ?
- Voulais te dire que j’suis rentré et que j’me suis bien marré ».
Son haleine de mulet ainsi que sa voix pâteuse me renseignent sur son état.
-« A te voir là sûr que t’es rentré et bien content pour toi mais maintenant le dodo mon pote.
- Peux pas bavouille l’arsouille
- Peux pas peux pas et pourquoi donc peux pas ?
- Trop haut… mon hamac… »
Tant bien que mal j’arrive à hisser cet abruti sur son hamac. Après
lui avoir ôté son col sa vareuse ainsi que ses chaussures je le « capèle » (attache) à l’aide de sa ceinture ainsi que sa cravate (tous les hommes d’équipage qui portent pompon ont sous le col une cravate noire symbolisant la défaite de « Trafalgar »).
Toujours les anglais !
-« Bon, espérons que ce con ne va pas virer et se casser la gueule
en dormant ».
Et sur ces mots je regagne mon sac à viande…
… Je profite au maximum de ma permission, l’état de ma jambe s’est considérablement amélioré. Je pense que ma forme physique due au sport et à notre entraînement alliés à mon moral surgonflé y contribuent pour beaucoup bien que j’attende avec inquiétude l’examen médical qui sanctionnera mon retour dans la promo ou mon exclusion.
Pour le moment : Carpe Diem !
Mon uniforme est suspendu à un cintre et je profite de ma tenue civile. J’explore tous les rochers, je marche sur le sable de la plage où quantité de souvenirs de mon enfance refont surface, vais bavarder sur la cale avec les anciens, une belote chez Thierry, un canon de temps à autre avec des copains d’enfance retrouvés, j’entre papoter (bavarder) avec les voisines et les voisins. Je suis partout et nulle par à la fois, le temps file trop vite.
J’ai eu, il y a deux soirs, l’immense bonheur de retrouver mon enfance.
Le matin s’était levé gris et venteux la pluie cinglait et la vache nous dispensait son meuglement, les lames éclataient sur la cale. Un vrai gros mauvais temps breton, nous étions en hautes eaux et la marée poussait la mer jusqu’au muret bordant la plage de Toulhar. De mes yeux de mes oreilles, de tous mes sens éveillés je ressentais ces éléments aspirant avec délice l’air chargé d’embruns saumâtres et la pluie giflant mon visage. J’écoutais avec bonheur le fracas des vagues s’écrasant sur la plage et les rochers…
… Après quelques infructueuses tentatives nous réussissons quand même à faire pénétrer ses bagages par la porte du wagon que lui-même a eut bien du mal à vaincre ; enfin l’animal est dans sa bétaillère, bon vent garçon.
Mes bagages me posent les mêmes problèmes que ceux de Gwen, il y a de la mutinerie dans l’air. Jugeant que l’état de la chaussée pourrait contrarier mon avance, tant à moi-même qu’à mon barda, je prends la sage décision de faire appel aux services d’un taxi; l’on n’est jamais trop prudent…
Mon arrivée chez mémère relève du grand-guignol, j’ai du mal à compter la monnaie du taxi et débarquer mon paquetage qui, décidement animé d’une vie propre, semble être entré en totale rébellion contre moi sans compter le bachi qui s’obstine de toute force à quitter ma tête à chaque fois que je me penche. Je réussirai quand même l’exploit et ce, après trois ou quatre tours de valse, de caler enfin mon sac à l’épaule, et sans personne pour m’aider…
… Je revois mon enfance particulière (et particulièrement douloureuse), je me dis que j’ai vécu cela mais que d’autres, malheureusement, le vivent également encore. J’ai le sentiment d’avoir, depuis ma naissance, déjà vécu une vie, une vie au bout de laquelle je suis enfin parvenu à réaliser mon rêve, à atteindre le but qu’enfant je m’étais fixé en luttant avec mes petits moyens d’enfant et ensuite d’adolescent. J’ai repoussé les fantômes qui longtemps ont hanté mon sommeil. En cet instant, je ressens un sentiment particulier fait de calme et d’espoir. Mes angoisses m’ont quitté…
Après mon stage commando où j’obtenais également mon brevet de parachutiste j’ai connu d’autres affectations tant à terre qu’embarquées, entre autres les escorteurs d’escadre Cassard et Chevalier Paul, le porte-avions Clémenceau, la BAN Hyères et d’autres). Je suis revenu également à Lorient pour mon cours de quartier-maître, j’ai traîné mes godasses dans les différentes rues de la soif de Cherbourg ou de Brest et j’ai, comme beaucoup de mes camarades, fais la découverte de Dakar, du Cap, de l'outre-mer je suis devenu un « zoreille », une grande partie de mon cœur est resté en Polynésie, à Papeete où nous, les popaa faraani, jouions de la guitare le soir sur la plage avec nos amis tahitiens.
Je ne voudrais pas y retourner car je crains de ne plus connaître l’enchantement que, d’après certains reportages actuels qu’il m’a été donné de voir, le tourisme forcené a en partie détruit. Qui n’a connu le bonheur de nager parmi les coraux où l’on côtoie les poissons clowns, les poissons anges, les balistes et autres poissons perroquets, les monstrueux napoléons, admirer les ondulations des pastenagues, ressenti une crispation de l’estomac en voyant surgir de nulle part la forme parfaitement hydrodynamique d’un requin citron et l’irréalisme d’une raie manta n’a rien connu. Je n’ai également qu’à fermer les yeux pour retrouver la beauté de l’ile des pins à Nouméa (beauté quand même légèrement contrariée par la présence d'innombrables serpents de mer, et venimeux cela va sans dire, inconvénient bien vite réparé par l'abondance de langoustes "porcelaine", "rouges", "vertes"), la touffeur de Djibouti où ,l’après-midi sous les arcades de la place Menelik dispensant une ombre bienfaitrice, dorment les noirs recouverts entièrement de leur djellabah afin, paradoxalement, de se prémunir contre l’épouvantable chaleur pendant que nous, européens ignares, nous épuisions en vaines tentatives de recherche de fraîcheur sous des douches chaudes.
Ma plus grande déception je la dois au cap Horn : nourri gavé des lectures de Melville Loti et autres, vivant en pensée les affres des marins embarqués à bord d’immenses voiliers malmenés par de monstrueuses déferlantes, leurs doigts meurtris de crocher dans la toile raidie par le vent l’eau et le sel et le froid, quel ne fut pas mon dépit lorsque le haut-parleur du bord annonçant que nous doublions le « Horn » nous précipita à l’extérieur où nous ne vîmes qu’une très vague silhouette au travers d’une brume grise que mouchetaient des flocons tourbillonnants et sur une mer parfaitement calme… Certains coups de tabac dans le golfe de Gascogne m’auront davantage laissé de sensations que notre passage du Cap-Horn…
Et voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! Le prochain billet sera consacré à on second ouvrage, d’une vie à l’autre.
Bonne journée.
Posté le 22.09.2007 par yanlegoff
QUOI DE PLUS MAGNIFIQUE QUE D'ËTRE CHAUVIN !
Posté le 24.09.2007 par yanlegoff
LIVRE 2 - D’UNE VIE A L’AUTRE
… Puisse ce second livre, comme le premier, intéresser le lecteur. Mais surtout j’aimerai qu’il puisse, un jour… arriver dans les mains de celui qui fut mon ami, mon frère.
Bien souvent je pense à cet ami, ce jeune homme débordant d’une vitalité exceptionnelle, brûlant la chandelle par les deux bouts, croquant dans la vie avec un appétit gargantuesque, sachant manier les paradoxes à outrance, tantôt infâme ou tantôt sentimental et doux comme une midinette, capable d’ingurgiter jusqu’à plus soif et, paradoxalement, devenir sobre et délicat.
Notre amitié fut celle de deux enfants et nos "quatre cents coups" n’étaient que la recherche d’une complicité avec
certainement, en sous-jacence, l’envie mutuelle de nous "épater".
Nos grossièretés, nos bordées, nos bagarres et nos cuites ne furent en fait que l’explosion de notre jeunesse. Nous fûmes
deux copains, deux amis, deux frères heureux de vivre, de
découvrir et de naviguer de concert dans cette nouvelle vie. Comme deux mômes (que nous étions quand même encore un peu), nous nous rendions service pour rien, pour notre plaisir, pour notre amitié.
Je ne ressens nulle tristesse ou quelconque nostalgie en écrivant ces lignes, bien au contraire, et ce faisant je ne joue pas à l’ancien combattant, je ne défile pas en brandissant l’étendard de notre regrettée jeunesse, mais j’exprime seulement un regret : cette amitié qui nous liait et que par la suite, plus jamais, hormis chez Daniel (cf : du sel dans les larmes), ce frère de mon enfance, je n’ai rencontré ailleurs.
Quoi que cet ami ait pu faire, devenir, j’aimerai un jour pouvoir à nouveau rencontrer ce grand "flandrin" avec qui, moi aussi, j’ai croqué dans la vie à pleines dents.
Ce livre, Gwen, t’est tout spécialement dédié.
… Alors que change le régime des moteurs un klaxon résonne dans l’avion et une lumière rouge fixée sur la cloison qui nous sépare du poste de pilotage s’est allumée. Notre largueur nous commande de nous lever et d’accrocher. L’instant fatidique approche et plus question de faux-fuyants. Une fois notre S.O.A (sangle d’ouverture automatique) croché par le truchement de l’énorme et plat mousqueton au câble courant au plafond de la carlingue, nous effectuons, deux par deux,
une mutuelle vérification de nos brêlages (harnachement et sangles de nos parachutes). Une main posée sur l’épaule du "gus" qui nous précède et l'autre tenant le mousqueton, alors qu’à nouveau retentit le klaxon et qu’une lumière verte remplace la rouge, tous "bite à cul" (charmante et frivole locution militaire signifiant collés les uns aux autres), nous cavalons en direction de la porte; pas le temps de se poser des questions n’y d’hésiter. Je crois n’avoir même pas ressenti la claque sur l ‘épaule que nous adresse le largueur à notre passage. Je n’ai nul souvenir d’avoir croché les montants de la porte alors qu’un malstrom d’air de vent et de bruit s’est emparé de moi.
Même pas le temps de me demander si j’ai déjà sauté que déjà je ressens la secousse salvatrice m’indiquant l’ouverture de mon "piège" (parachute). Immédiatement la tête levée pour la vérification de voilure ;
Tout est OK !
Le ciel alentours est constellé de corolles blanches et kakies. J’ai maintenant le temps d’admirer (mais rapidement) le magnifique panorama bleuté des Pyrénées alors que autour, dessous et dessus éclatent des hurlements. Ce sont tous mes collègues qui donnent ainsi libre cours à leur joie, leur délivrance et j’ai tôt fais de joindre ma voix à ce chorus.
Quelle étrange impression de voir sous soi ses pieds ne reposer sur rien…
… Gwen pousse une gueulante de joie et m’entraîne dans une espèce de danse sauvage et joyeuse.
- Sylvie mets nous la caisse (de bières) !
Un quartier-maître mécano, assis sur un tabouret, nous lance :
- Je me disais bien, les sacquots … Et c’est pour quand le mariage ?
Encore un innocent qui ne connaît pas Gwen car aussitôt ce dernier se retourne et balance incontinent une baffe formidable à
l’inconscient qui dégringole de son perchoir, du sang coulant de son nez.
Hilare Gwen commente :
- On le prendra pas comme garçon d’honneur, d’abord il ne tient pas le coup.
Tout le monde se marre; prudent, le mécano s’éclipse discrètement son mouchoir sur le nez…
… Les vingt heures de vol commencent à sérieusement me plomber les jambes et, depuis un bon moment déjà, les moteurs ont changé leur rythme nous annonçant que nous avons entamé notre descente vers le mythique royaume de la reine Pomare : Tahiti !
Nez collé au hublot de l’appareil j’admire le bleu profond de la mer
que tachent par endroits les zones claires des lagons cernant de minuscules atolls. La descente se poursuit et j’aperçois le Tohiea qui domine l’ile De Mooréa alors que l’appareil entame un très large 360 (giration formant un cercle complet) pendant lequel j’admirerai le Orehena surplombant Papeete. J’aurai également la surprise de découvrir que Tahiti est divisée en deux parties : Tahiti-Nui ((la grande), et Tahiti-Iti (la petite) toutes deux reliées par l’isthme de Taravao.
Les roues de notre appareil touchent enfin le bitume de la piste de Faaa et, en descendant la coupée de l’appareil, je suis surpris par la chaleur et, surtout surtout, par la profusion de parfums divers, merveilleux, fragrances délicates ou poivrées, violentes ou caressantes ; un autre monde.
Un groupe folklorique nous attend. Chants, colliers de coquillages et de fleurs (ces derniers glacés car sortant du frigo).
"Ia Orana" (bienvenue)…
… -Titoï !
Titoï : expression tahitienne "presque" intraduisible en français
(si l'on désire demeurer dans le politiquement correct) et que je soumets ici au souvenir des seuls initiés.
Egalement nos sorties vers "Moana" (le grand large) à bord des unités du club nautique de la marine et qui bien souvent nous mèneront à Moorea d'où nous pourrons admirer le passage des "soufflants" (baleines) lors de leur migration. Il nous arrive de pêcher quelques "mai-mai" (daurades coryphènes) à la somptueuse robe irisée qui, tristement, au cours de l'agonie de l'animal étendu sur le pont, s'éteindra en nous laissant un sentiment de malaise. Quelques sorties vers des "motus"(minuscules atolls, îlots) où nous passerons nos journées en baignade, chasse sous-marine et (surtout) farniente. Le voisinage des "cocos crabes" (crabes des cocotiers aux mœurs volontiers nocturnes et nantis de pinces monstrueuses aptes à s'approprier un de nos orteils) nous fera prudemment rejoindre le bord afin d'y passer une nuit sereine.
Nous nous mêlerons avec bonheur à cette vie particulière (et particulièrement insouciante) des polynésiens et que, par mimétisme, nous adoptons peu ou prou, mais où il nous est donné d'observer un paradoxe : cette totale insouciance des tahitiens.
"Aita péa péa" !
Locution polynésienne signifiant à peu près il n'y a pas de mal, ce n'est pas grave, il n'y a pas le feu au lac, cela pourrait être pire, ne fais pas le jour même ce que tu pourras faire demain et carpe diem. Opérer un mixage de tout cela et l'on obtient, grosso modo, l'aita péa péa, à l'opposé de l'esprit grégaire et besogneux des asiatiques. Au reste il n'est pas rare le soir, qu'alors nous nous dirigeons vers quelques "fest noz" version polynésienne, de voir des asiatiques encore penchés sur leur ouvrage car ici règne deux maîtres mots : fête et bringue ! tous les soirs fête à gauche, bringue à droite, fête sur un voilier, "tamaraa" (fête et repas) sur une plage où, à la lueur des "mori" (lampes) et des foyers allumés sur la grève nous savourons le cochon cuit façon polynésienne (à l’étouffée, enrobé de feuilles de palmes, couché dans un "imaa" (fosse, four polynésien)) incandescent et recouvert de galets brûlants et de feuilles de palmes, ainsi que le merveilleux poisson cru mariné au citron vert et lait de coco). Sublime ! Chants (ils chantent merveilleusement), "tamuré " (danses), guitares et caisses de bière nous conduirons régulièrement aux aurores. Nous rejoindrons selon, où notre domicile où la base, non sans avoir opérer une balade du côté de mapuru-aparaita (le marché de Papeete)), paradis des couleurs et de odeurs et où se côtoient indifféremment poissons, colliers de fleurs et "couronnes de tête" (car rien ici ne saurait se faire sans fleurs, légumes, fruits et autres paréos aux teintes vives, perles et sculptures sur nacres ou sur bois, avant de reprendre le boulot…
… Campagne terminée ! Je réintègre la douce France, en l’occurrence le Bourget, base de départ et de retour pour tous les militaires ralliant ou rentrant d’outre-mer par la voie des airs. Ici pas d’orchestre, ni musique ni chants ni même de colliers de fleurs et de coquillages, et l’émouvant chant des adieux résonne encore en moi. Après Papeete j’ai vraiment le sentiment de dégringoler sur une autre planète. Toutes les personnes que je puis voir tirent une tronche de six pieds de longueur, pas de sourires non plus, ni d’allure nonchalante…
… Je rebrousse chemin et arrivé à Larmor je fais du stop. Pour aller où ? Je n’en sais rien, la première voiture qui s’arrêtera me le dira. Rien à "secouer" !
- Je vais à Guidel et toi ?
Ironie du sort, Guidel… le pays de naissance de ma grand
mère.
- Moi aussi merci
- Monte ! Tu as du monde à voir à Guidel ?
- Non personne
- Qu’est ce que tu vas y foutre alors, surtout avec ce temps ?
- J’en sais rien, boire un pot peut-être.
- Mais y’a rien d’ouvert là-bas
- Vous pouvez me jeter à Kerrock ?
- Je peux gamin .
Nous voici rendus.
- Je vous offre un godet ?
- Ca peut se faire .
Lui un "rouch" (rouge, gwin-ru, mais avec l’accent) moi une mousse.
- Yerc’h mat
- Yerc’h mat
Nous parlons, surtout de la pluie et du beau temps. Les vagues
éclatent sur la cale.
- Que faisais-tu à Larmor ?
- Dire bonjour à ma grand-mère
- Ah bon et elle est où à Larmor ?
- Au cimetière.
Il me regarde d’abord étonné puis embarrassé.
- Tu reprends une mousse gamin ?
- Faut pas vous croire obligé
- Ne dis donc pas de connerie
Il recommande une tournée.
- Alors tu es de Larmor ? Je te connais pas… Et que fais-tu ?
- J’étais de Larmor… Maintenant je suis aux sacquots
- Mais… tu es de… qui ?
- Le Goff, de Kerblaizy ! Du moins tant que vivaient mes grands-parents car maintenant je ne suis de personne
- Le Goff ? Tu es le… petit Le Goff… de… Kerblaizy ?
- J’étais !
- Je me mêle sûrement de ce qui me regarde pas gamin mais
tu files mauvais vent aujourd’hui et j’ai comme le sentiment
que t’as pas bordé la bonne écoute
- Y’a de ça c’est vrai, mais je le sais !
- Et que comptes-tu faire ?
- Sûrement rester ici et me beurrer car avec ce que je ressens
aujourd’hui, et si je taille la route à Lorient maintenant, je serai
bien capable d’éclater la gueule du premier con que je
rencontrerai. Ca me soulagerait, même s’il n’y est pour rien, et ça finirait par des emmerd…
- Tu veux pas que je prévienne quelqu’un de ta famille qu’on
vienne te chercher ?
- Ah gast non surtout pas, et de toute façon j’ai plus de
famille
- Déconne pas gamin, pense à ta grand-mère
- Justement, je ne pense qu’à elle
- T’es bien un Le Goff, j’aurai du le voir dès que je t’ai ramassé.
Tu ressemble à ton grand-père ainsi qu’à tes oncles et à ton père
Je gronde sourdement
- J’ai pas de père !
Il préfère se taire.
Nous finissons notre tournée et prenons congé.
- Tu veux que je te ramène ?
- Non c’est gentil et je vous remercie mais c’est non
- Essaie de garder tes drisses claires aujourd’hui garçon
- Trugareze (merci), kenavo
- Kenavo ma bihan…
… Bientôt notre permission de mi-cours, et j’hésite : Paris ? de la merde ! J’ai vraiment rien à foutre là-haut, le midi ? que dalle,
déjà que les probabilités d’y être affecté à la fin du cours…
Gwen accoudé au comptoir, un de plus, baille à s’en décrocher
la mâchoire.
- Alors mon pays tu te décides ?
- Ta gueule Dinosaure je pense !
- Tu peux encore à cette heure là ?
- Toi tu peux plus
- Dame, avec toutes ces mousses…
Je hèle la patronne :
- Maryvonne t’as un annuaire ?
- D’où ?
- J’en sais trop rien…Non t’aurais pas plutôt le calendrier des
postes ?
- Tu veux me souhaiter ma fête ?
- Ecrase madame, tu as ou tu as pas ?
- J’ai !
- Donne et je te paye un verre de gwin-ru (vin rouge)
- Tu te foutrais pas de ma gueule beau militaire ?
- Un petit peu seulement jolie madame.
Elle se marre et me tend l’objet demandé.
- Pour la peine prends-toi ce que tu désires
- Il y aurait bien toi mais je sais que tu veux pas, alors ce
sera une "coupette"
- Ben voyons, heureusement qu’en prime tu ne vendes pas
des timbres…
Gwen entrouvre un œil.
- C’est terminé vos conneries, et que vas tu foutre avec ton
calendrier ?
- C’est pas pour chercher la saint con vu que t’es déjà à côté
de moi, mais j’ai besoin d’une carte de France
- Tu veux réviser ?
- Ta gueule ignare !
- Si tu veux, mais commande deux mousses
J’adresse un clin d’œil à la patronne qui m’a déjà taxé d’une
coupe et lui fais signe d’aligner une autre rafale.
- Et moi aussi je peux ?
Me demande t-elle
- Dis moi donc dame maquerelle, tu ne me confondrais pas
avec notre Dame du Bon Secours par hasard ?
- Radin !
- Si tu veux, mais pas pigeon…
…Il existait à Leucade, dans les Iles Ioniennes,
en Grèce, un rocher escarpé d'où, afin de
satisfaire aux dieux, l'on précipitait les
condamnés à mort.
Survint une pénurie de condamnés : les
Ediles demandèrent alors, en échange
de leur liberté, des volontaires parmi les
esclaves.
Au vu des nombreux tués… ils acceptèrent
alors d'humaniser les sauts.
Ainsi donc les volontaires s'enduirent le
corps de poix et de plumes afin de
ralentir leur chute…
… Mon piège file et je ne ressens, malgré ma cuite, aucun choc à l’ouverture, le vent siffle à mes oreilles. Je lève la tête et aperçois une magnifique torche…
Bon c’est pas encore catastrophique vu que nous nous livrons de temps à autres à ce genre d’exercice pour éviter de faire "tapis" (s’écraser) en cas d’éventuel problème et qu’il me reste mon ventral, tout en parvenant à me souvenir que nous n’avons sur ce genre d’engin pas de "chrono-baro" (chronomètre barométrique déclenchant automatiquement, en fonction de la pression atmosphérique, à une altitude donnée l’ouverture du ventral en cas de problème). Je tire ma poignée en omettant d’éjecter latéralement le parachute et m’offre ainsi une superbe "fatima" (parachute dans la gueule et les suspentes qui, en filant, brûlent légèrement la joue).
Décidément c’est la journée.
Je descends bizarrement et commence à recouvrer une certaine
lucidité. Ces "twists" m’emmerdent et je lève la tête pour vérifier ma voile. Putain de bordel ! Une des suspentes n’a rien trouvé de mieux que de chevaucher ma voile, une superbe "double couille" (double coupole).
Je les cumule !
J’ai quand même le bol que mon ventral n’ai pas filé dans la torche lui aussi…
Le sol monte vite.
Très vite. Trop vite…
… Ce soir le dégagé me voit en tenue "numéro un" et j’ai enfourné la totalité de mes affaires dans ma voiture. Je me retourne, me fige en un garde à vous impeccable et salue longuement une ultime fois le pavillon puis tourne les talons. J'embarque dans mon véhicule et démarre sans un regard vers l’arrière.
Je quitte la marine nationale qui m'a tant donné.
Je suis ému…
… Décidément nous sommes vraiment gâtés pour cette dernière marée… Après quatre jours pleins de fort gros temps la météo nous annonce sur toutes les banks du cinquante septième au soixantième (Atlantique nord et Mer du Nord) et au delà avis de fort coup de vent mer force dix à onze. Un vrai temps de chien qui va nous passer dessus. Signe annonciateur qui ne trompe pas, les sternes (hirondelles de mer) sont rassemblées sur nos superstructures, attitude que ces oiseaux adoptent avant l’arrivée du gros temps.
J’ai fait appeler le patron quand la météo adresse à tous les bâtiments (dont nous) navigant sur notre zone un avis de très fort coup de vent suivi d'un "Storm Stern" (tempête de neige). Gare à la glace sur les superstructures… Nous contemplons, inquiets, la vertigineuse dégringolade du baromètre qui pour l’heure nous indique la fuite des millibars (l’on dit aujourd’hui "hecto-Pascal") et continue sa descente. Et lui qui voulait terminer en beauté… c’est réussi, mais pas de la manière envisagée…
C’est le troisième jour que nous sommes en "cape" (l'étrave du bâtiment faisant face au vent et aux vagues). De la passerelle je passe des heures à contempler l’étrave remonter à la lame, inimaginables montagnes d’eau, pour brusquement basculer dans une glauque crevasse d’un gris verdâtre. De véritables montagnes russes à la puissance dix. Poséidon est vraiment colère. L’homme de barre doit livrer un combat de tous les instants afin de conserver le navire dans le vent. Les quarts sont réduits à deux heures et s’effectuent en double.
La mer bouillonnante et échevelée est blanche d’écume, des vagues immenses passent avec fracas par dessus l’abri navigation ou éclatent avec une violence inouïe sur le pont,
véritables coups de boutoirs cyclopéens. Plus rien ne subsiste dessus, nos hublots tournants n’étalent plus. Nous sommes pour le moins estomaqués au vu du "dégueulomètre" (plan simple vertical monté sur un axe et conservant ainsi quel que soit la "gite" du bâtiment une parfaite verticalité ce qui nous indique l’angle d'inclinaison du navire).
S’aventurer à l’extérieur serait signer sa condamnation immédiate. De notre passerelle, pourtant fermée, nous entendons les hurlements démoniaques de ce vent fou. Impossible de connaître sa vitesse car depuis longtemps l’anémomètre a joué "ripe"… Vision dantesque mais combien fascinante dans son horrible puissance.
Pas question de s’étendre sous peine, d’ici à une minute, de se voir balancer rudement bas la bannette. Nous sommes rompus et pas question de manger chaud également car toute tentative de cuisine se voit irrémédiablement condamnée à l’échec. Nous nous nourrissons de casses-croûtes et de thon cuit à la saumure. Par je ne sais quel miracle d’ingéniosité notre cuistot a réussi à nous faire du café. Le bonheur !
Enfin les prémices de l‘ accalmie tant attendue se précisent. Petit à petit les lames perdent de leur intensité. Il faudra encore vingt quatre heures avant que le calme ne revienne entièrement. Nous respirons mieux.
Au travers des messages radios nous constatons que nombres d’unités ont préféré rebrousser chemin ou se mettrent à l’abri en Irlande. De partout sont signalées blessures parmi les équipages et avaries diverses. C’est un vent de folie, de fin du monde qui a tout balayé sur son passage. Par bonheur aucune perte n'est à déplorer.
Notre premier repas chaud depuis le début de la tempête.
Sublime ! Tous à bord nous affairons à la remise en ordre, nous nous entraidons et surtout nous pouvons ouvrir les différentes écoutilles, ce qui nous permet d’aérer le bâtiment.
Certains d’entre nous exhibent de magnifiques bosses ou coupures dues à des contacts plus ou moins rudes avec tel ou tel élément mais rien de grave dans l’ensemble.
… Nous vivons les derniers jours de tournage à Bruniquel avant de migrer en un autre décor. Cet après-midi doit être tournée la scène de "ma mise à mort" ainsi que celle de mon collègue de scénario, car nous bénéficions d'un rôle en duo. Pour ce faire, nous devons être immergés dans un puit (construit spécialement à cette occasion) pour, à la fin de cette séquence, périr noyés sous une grille que, "malicieusement", Philipe Noir refermera au dessus de nos têtes et, "par cette innocente gaminerie", signera notre condamnation. Pour l'anecdote ce puit mesurait six mètres de hauteur.
L'alimentation en eau est assurée par des lances d'incendie branchées directement sur des bornes.
La flotte est glacée !
Nous avons emprunté des "néoprènes" (combinaisons de plongée) auprès des sapeurs-pompiers de Montauban, mais bien qu'ayant sélectionné les plus grands modèles, à l'usage elles se révèlent trop petites.
Nous allons rester deux heures dans l'eau pour tourner ces plans.
Nous travaillons en apnée et, compte tenu de la température de notre bain, nos immersions se rétrécissent au fur et à mesure des prises. Le temps que les "machinos" réagissent à notre signal (plat de la main tapant sous la grille), bien souvent confondant ce signal et le jeu de "notre mise à mort", puis, le temps de déverrouiller la dite grille et ensuite la soulever, nous sommes, à chaque fois, bon pour la "tasse". Pas génial ce goût, et l'adjonction d'un petit adjuvant ressemblant quelque peu à certaine liqueur anisée aurait certainement agrémenté la sapidité de cette eau. Pour les glaçons? Inutile, nous sommes servis!
Toujours est-il que nous ressortirons de cette épreuve en totale hypothermie et qu'il nous faudra quelques heures pour enfin récupérer…
… Les plans consistent simplement en un passage des cavaliers, le soir, entre les tentes et les feux de camp. Nous sommes sept pour ces plans et seulement six montures habituées à ce genre d'activités. Le dresseur fait savoir qu'il y aurait bien une septième monture, mais cette dernière non encore dressée.
- Il n'y a qu'à la donner au cascadeur !
Merci pour la chair à canon…
Une bête magnifique à la robe sombre, un mètre quatre vingt au garrot, des jambes fines.
- Si tu vois qu'elle commence à vouloir se rapprocher des autres chevaux tu "desselles" en vitesse et tu la ramènes à la bride, également si tu la vois s'énerver, tu sautes immédiatement.
Ben voyons…
Une fois juché sur ma selle elle commence à n'en faire qu'à sa tête. J'ai beau lui remonter le mors jusqu'aux oreilles, peu à peu elle se rapproche des autres montures et s'ensuit une séance de "bottage". Je parviens quand même à lui faire entendre raison et ainsi l'éloigner de ses congénères. Il était temps…
Tous en place pour le plan du passage dans le camp. Je suis en serre-file. Ma monture, effrayée par les feux, la lumière des projecteurs et l'animation, laisse très vite la peur supplanter son inquiétude. Après avoir renversé deux projecteurs, mon cheval commence à se cabrer et à ruer en tous sens. Mon inquiétude également grandit. En désespoir de cause j'exécute une roulade sur la croupe du cheval ce qui me permet d'atterrir sur mes pieds. Quel réflexe me fait porter ma main gauche devant mon visage ? je ne sais, mais toujours est-il que la bestiole effectue une magnifique ruade à la suite de quoi un de ses fers m'atteint à la main. Ah oui, j'oubliais, en atterrissant j'ai fais une tache au genou de mon pantalon blanc…
Bonjour l'hôpital de Bergerac, quatre fractures !
… Quelques jours plus tard, je suis en Allemagne, pas très loin de Munich. Ici aussi il pleut. Prestation rapide, je dois sauter d'un train roulant à une vitesse d'environ trente cinq à quarante kilomètres heure. Je dispose de la haute main sur les manœuvres du train afin de régler mon saut pour ne pas, ce faisant, me balancer la "tronche" dans un poteau en m'éjectant. Je sélectionne avec soin l'endroit de mon saut, vérifie tout aussi soigneusement le sol. Tout est paré, l'équipe en place, caméras disposées ainsi que le son. C'est quand vous voudrez.
- Moteur
- Tourne
- Annonce
- ……
- Action !
Démarrage du convoi, le train roule pour très rapidement atteindre la vitesse prévue. Je vérifie, au fur et à mesure de l'avance du train, tous les repères que je me suis fixé, et me prépare à m'éjecter par la portière. Plus que deux panneaux avant l'action. Je compte et, à l'apparition de mon ultime repère, me propulse à l'extérieur.
- Ach, ich abe gross bobo, mein gott !
Arrivant au sol (en l'occurrence un talus en forte pente) à la manière parachutiste pour, dès mes pieds au contact du sol, effectuer un roulé boulé (ça c'est pour la théorie). J'avais, au cours de mon inspection préliminaire, laissé échapper une pierre à semi enterrée qui, à mon arrivée, vint opportunément flirter avec une de mes cheville, ce qui, bien sur, m'occasionne une belle blessure (et
encore une). Je fais ainsi connaissance d'une charmante clinique et de non moins mignonnes infirmières allemandes… (françouze, gross filou…). Qu'importe la langue pour ce faire plaindre, n'est ce pas ? Me voici de retour à nouveau… emplâtré.
Je les cumule !
… Me voici habillé comme le comédien. Je tiens à la main un "357 Magnum".
Pour, ami(e) lecteur(trice), te bien faire comprendre, je vais décrire la situation :
La fenêtre, haute d'environ deux mètres, est composée de deux battants d'environ trente centimètres de largeur chacun, avec, entre les deux, la crémone. Accroupi sur mon praticable, je dois, du canon de mon arme, briser la vitre, passer de profil par le battant de la fenêtre en prenant mon élan pour ensuite me retrouver en position ventrale afin, pendant ma chute, d'opérer un saut périlleux pour finalement d'atterrir à plat dos sur mes cartons.
Tout simplement…
Mais toujours est-il qu'après la première phase (le passage de profil), le rebord de ma semelle accroche le bord de la fenêtre, ce qui donne, pour résultat, la transformation de mon saut périlleux en une superbe chute en droite ligne, directement entre le mur et les cartons. Je n'ai que le temps de lâcher mon arme et protéger mon visage de mes avants-bras…
Encore bobo…
… Ca y est, je possède enfin mon "blanc-seing", en l'occurrence mon certificat médical me déclarant apte à la pratique du parachutisme. Inutile de préciser que je n'ai fait, au médicastre qui me passe la visite, nulle allusion de mon accident. Je ne conserve nulle trace extérieure visible et je suis arrivé à masquer mon boitillement. Ma cheville s'améliore. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et je n'ai plus qu'à effectuer le boulot. Comme j'ai encore trois semaines devant moi avant le tournage, autant effectuer une remise en forme en ce domaine. Je file dès le lendemain chez un copain possédant une école de parachutisme située dans le centre de la France où j'entends effectuer une remise en forme, du moins dans le domaine aéro.
Bien évidemment il est parfaitement au courant de mon accident mais je le baratine un "chouïa" et la lecture de mon certificat médical d'aptitude achève au final de le rassurer.
Il me fait un prix d'ami et, en bonus, je vais profiter du "tapin" (avion) des "Icarius" (célèbre équipe de parachutistes) venus ici préparer une compétition. Me voici à nouveau dans un univers qui m'est familier. Autant y aller "mollo" pour une reprise. Je vais donc effectuer trois sauts en automatique sur "6520" (parachute mono-fente de 80 mètres carrés, réservé dans le civil aux débutants) pour une remise en… jambes avant de passer sur "Olympic" et "super-olympic", parachutes pour P.A (chute et précision d'atterrissage et relativeurs (compétiteurs enchaînant le maximum de figures pendant la chute). Impeccable, super impeccable ! Je suis fou de joie, fou de bonheur, j'en roulerais même une pelle à une chèvre s'il s'en trouvait une dans les parages…
Je discute avec le copain du modèle de piège (parachute) à utiliser pour la cascade et nous tombons d'accord. Le modèle offrant le plus de similitude avec les parachutes utilisés pendant la seconde guerre mondiale est le modèle "T.A.P. 650" (que je connais parfaitement bien…), utilisé par les militaires (et parfaitement incontrôlable aux élévateurs). Mais qu'importe car les deux sauts prévus n'offrent, à priori, nulle difficulté, et de toute façon, ainsi que le prescrit le scénario, je ne dois pas "pomper" (ralentir la descente au moyen des élévateurs) afin de finir "aux vaches" (atterrissage brutal et incontrôlé).
Nous sommes en pleine canicule et, bien que nous ne soyons qu'en milieu de matinée, il fait déjà, sur le terrain, une chaleur torride.
Toute l'équipe est en place, la "D.Z" (drop zone ou zone de saut) délimitée et les caméras prêtes à tourner. Mes parachutes (pour la première et seconde prise) prêts à être "brêler" (enfiler). J'ai tenu à les déplier et ensuite les replier moi-même, ce qui me ramène pas mal d'années en arrière.
Dernière discussion avec l'équipe de la mise en scène et dernier essai de liaison radio entre l'avion et la même équipe. Tout est "à poste" (prêt), le moteur de l'avion démarré. Je n'ai plus qu'à grimper dans l'appareil. Je vais être obligé de faire confiance au "cocher" (pilote) pour me larguer correctement, bien qu'aujourd'hui le vent soit nul.
Nous allons tricher un peu car nous avons déclaré dans le "NOTAM" (avis d'activité aérienne et largage de parachutistes) qu'il serait procédé à des largages à six cents mètres. Nous sommes convenu, entre le pilote et moi d'effectuer l'opération à quatre cent cinquante mètres.
La porte ouverte de l'appareil laisse pénétrer un courant d'air bien agréable pendant la prise d'altitude. Encore deux minutes. Ma "S.O.A" (sangle d'ouverture automatique du parachute terminée par un fort mousqueton) bien crochée à l'intérieur de l'avion, assis jambe pendantes à l'extérieur, j'attends tranquillement le signal qui me propulsera dans l'air.
Go ! Un coup de rein, pas le temps de respirer que déjà je ressens la "claque" (choc à l'ouverture de la voile), tête levée pour opérer la vérification de voilure. Je n'ai plus qu'à me laisser guider vers le bas où j'aperçois toute l'équipe de tournage. Mon expérience me fait ressentir que je descends plus vite qu'en temps ordinaire, et qu'en ce chaud matin d'été, je "plombe" (descendre plus rapidement) pas mal. Effet normal en soi car l'air chaud est moins portant, moins dense que l'air frais ou humide. Le sol "grimpe" relativement vite (en parachute, impression est donnée, non de descendre, mais de voir le sol monter à soi). Mains crochés aux élévateurs, j'essaye, pour la caméra, d'adopter un compromis dans ma position d'arrivée, compromis se situant entre la position classique et une position inexpérimentée). D'ici cinq à six mètres mes pieds vont toucher terre alors que survient brutalement une énorme bourrasque de vent qui couche ma toile. Pas le temps de réagir que déjà je touche le sol.
A plat dos !
Une douleur immense et aiguë me vrille le corps de la nuque aux talons. J'ai le souffle coupé et je n'arrive pas à retrouver mes esprits. Des "papillons" de toutes couleurs volettent devant mes yeux. Je n'arrive pas à bouger. Du monde autour de moi, ainsi que les pompiers assurant la sécurité sur le plateau. Petit à petit, mais toujours étendu au sol, je retrouve l'usage de la parole et réponds aux questions qui me sont posées. J'affirme, mentant avec effronterie, que ce n'est rien, et que j'ai simplement été "sonné" par mon atterrissage brutal dû à la bourrasque. Peu à peu j'arrive, mais au prix de mille douleurs, à me redresser, ôter mon harnais pour déposer mon parachute. Le réalisateur me demande si je suis en mesure d'effectuer la seconde prise (il est, dans le contrat, stipulé que je dois effectuer deux sauts) ? Je lui réponds par l'affirmative, sous réserve que l'on veuille bien me laisser un petit quart d'heure de récupération avant le prochain saut.
Me voici à nouveau dans l'avion. Renfiler mon harnais s'est avéré être un véritable calvaire. Je demande au pilote de me larguer à six cents mètres afin de me laisser deux cents mètres supplémentaires de récupération. J'avoue, sentiment jusqu'alors inconnu de moi, ressentir une certaine appréhension. Mais je me suis engagé, j'y suis donc j'y reste !
Me voici à nouveau suspendu entre ciel et terre. Le sol monte toujours aussi vite, surtout que depuis tout à l'heure la température a gagné en degrés. A l'approche du sol je ne puis m'empêcher de "grouper". J'ai la trouille…
Putain de vérole, quelle douleur ! Je ne peux plus bouger. Ma voile s'est affaissée et je demande aux pompiers de me déharnacher doucement. Je les vois approcher une civière que je refuse de toute force. Ils sont perplexes… Petit à petit, malgré cette douleur inouïe, j'arrive tant bien que mal à reprendre pied. Chaque pas m'occasionne des douleurs intenses et me coupe le souffle. Il me faudra plus d'une demie-heure pour rejoindre les baraquements. Je m'enquiers de savoir si je puis maintenant disposer car je n'ai plus qu'une hâte : rentrer chez moi. Ce à quoi il m'est répondu par l'affirmative. Les pompiers veulent me mener à l'hôpital mais je refuse. J'ai décidé de reprendre ma voiture afin de me rapatrier. Après tout, une connerie de plus ou de moins…
… Putain… mais que m'arrive-t-il, que se passe-t-il, quel est ce goût fade qui emplit ma bouche, mais pourquoi les personnes qui me parlent, et que je ne comprends pas, sont à l'envers, où l'inverse… car leurs pieds sont au même niveau que ma tête qui, elle, repose sur le macadam de la chaussée ? Je ne comprends toujours pas, je ne sais où je me trouve et ce que je fais dans cette position. J'essaie de bouger, ce qui me fait hurler de douleur. Je perçois un peu mieux les sons qui sortent de la bouche des personnes présentes :
- Ne bougez pas Monsieur, les secours sont prévenus et vont bientôt arriver, restez tranquille, ne vous énervez pas…
Je n'ai pas encore saisi toute la situation. Quelque chose de bizarre m'appuie sous le menton. J'ai la sensation de quelque chose de dur dans ma bouche, j'ai également très mal à la cheville avec, de plus, l'impression d'être retenu. Petit à petit je reprends conscience pour m'apercevoir que je suis dans ma voiture, mais de manière étrange… Mon véhicule est retourné sur le toit et mon corps est à semi sorti par l'ouverture du pare-brises, mais qui lui n'existe plus et, en éclatant, m'a constellé de morceaux de verre. Ce qui me retiens la cheville n'est ni plus ni moins que… ma ceinture de sécurité qui a imparfaitement joué son rôle et, ce faisant, m'a arraché la cheville. La chose dure et étrange qui m'emplit la bouche se trouve être un balai d'essuie-glace qui n'a rien trouvé de plus intelligent que de me traverser la mentonnière pour venir terminer sa course contre mon palais… Une odeur d'essence flotte dans l'air et me panique…
… Et de tout cela, que reste-t-il aujourd'hui ?
De mon enfance et mon adolescence me restent encore certaines douleurs confuses que je suis parvenu, avec le temps, à étouffer plus ou moins. Mais au moins j'ai réalisé ce rêve qui, enfant, me possédait.
Et de la suite ?
La sensation d'avoir vécu une vie totalement atypique mais pleinement remplie. J'ai navigué (dois-je plutôt dire bourlinguer ?), rouler mes bosses en quantités de lieux, d'endroits, de domaines tous plus différents les uns que les autres. Je me suis enrichi de sensations, d'expériences diverses, que bien souvent j'ai payé au prix fort, mais librement consenties. J'ai choisi l'aventure, le risque, en sachant pertinemment ce que j'encourrais et j'ai, au propre et au figuré, collectionné les plaies et les bosses… Ai-je à ce jour des regrets ? Certes non ! J'ai certainement, par quelque bizarrerie de la vie, été programmé afin d'effectuer le parcours qui fut le mien.
De tout cela j'en ai tiré un enseignement, une ligne de conduite qui toujours a été mienne :
- Encore un pas !
Posté le 30.09.2007 par yanlegoff
Je m'excuse auprès des visiteurs de mon blog (que je remercie) d'avoir "un peu tardé" pour la suite. Mais promis, d'ici deux à trois jours tout au plus, j'y aurai remédier.
Rn attendant, bonne promenade à vous et n'hésitez pas, le cas échéant, à me contacter en P.V.
AMICALMENT
Posté le 30.09.2007 par yanlegoff
Je vais maintenant vous conter de la « GUILLEBRETTE ».
Mot du compagnonnage désignant une danse cérémonielle.
Pourquoi avoir écrit sur les compagnons et le compagnonnage ?
Comme beaucoup je suis amoureux de « la bel-ouvrage et il m’arrive bien souvent d’admirer certaine réalisations effectuées par des compagnons. Il faut avouer que dans la région de Touraine où je réside (la vallée des châteaux), que nous sommes privilégiés en ce domaine. De même qu’à Tours se trouve un splendide musée dédié aux compagnons.
Il m‘est donc venu à l’idée de connaître ce milieu que l’on dit fermé, voir ésotérique, et pour d’aucuns même sectaire.
J’ai donc empoigné mon bâton de pèlerin (ainsi que du papier et des stylos), rencontré nombre de compagnons, admirer (tous métiers confondus) leur travail, effectuer de nombreuses (et longue) recherches pour ensuite être en possession de nombreuses notes et documents. Et c’est ainsi qu’en moi a germé le projet d’écrire un ouvrage sur EUX !
Il m’aurait été aisé de concocter un bouquin thématique, mais bien souvent ce genre de réalisation se révèle à la longue rébarbative.
J’ai donc préféré CREER une fiction à partir de la réalité en animant divers personnages et les faisant évoluer dans la réalité de leur milieu, au XIXème siècle, grande époque. Epoque où il existait trois sociétés (ou Devoirs), à savoir :
- Les enfants de Maître Soubise
- Les enfants de Maître Jacques (compagnons du Devoir)
- les enfants de Salomon (compagnons du Devoir de Liberté).
Un furieux antagonisme opposait ces différents membres et il était malheureusement fréquent, lors de rencontres alors « qu’ils battaient aux champs », qu’ils fissent parler les cannes » (cf : la tristement bataille de Tournus en Septembre 1825).
A travers cet ouvrage, il est donc loisible aux lecteurs de vivre en compagnie de ces hommes sur le tour de France, tant à l’ouvrage que chez la Mère, de participer avec eux à leurs différentes manifestations, de découvrir le cheminement d’un d’entre eux par le truchement de ce livre.
En vous souhaitant une bonne lecture…
AVANT PROPOS DU LIVRE
- … Ce livre est une fiction !
Il ne faut, au travers de ces lignes, chercher nulle ressemblance d'avec… Si d'aventure il en était, se reporter à la formule consacrée.
Il me faut remercier monsieur Laurent Bastard, directeur du musée du compagnonnage de Tours qui, fort aimablement, m'a dispensé de son temps en acceptant de corriger mes erreurs qu'afin le présent ouvrage se puisse de respecter l'entière réalité du compagnonnage au 19ème siècle. Le but avoué de ce livre est d'offrir une promenade au travers des rites et traditions des Sociétés de compagnons, avec l'envie (et l'espoir) de ne pas trahir la vérité…
J'associe également madame Emeline Guibert, directrice de la bibliothèque de Chinon, m'ayant aidé en mes recherches.
A l'époque il existait deux Sociétés de compagnons menuisiers (cf : M. Laurent Bastard) :
- la première : celle des compagnons dite du "Devoir" (ou enfants de maître Jacques) surnommés "Devoirants". Ils portent un surnom composé de leur prénom et de leur nom de province, comme Jean le Tourangeau, Pierre le Provençal, etc… Leur fondateur est Maître Jacques.
- la seconde : celle des compagnons dite du "Devoir de Liberté" à partir du 19ème siècle (ou enfants de Salomon) car leur appellation antérieure était "Compagnons menuisiers non du Devoir". Egalement nommés "Gavots", leurs surnoms sont différents de ceux des "Devoirants" puisqu'ils comportent un nom de province ou de ville et une qualité, comme Avignonnais la Vertu, Languedoc l'ami du trait, Breton le bien-aimé, etc… Leur fondateur est Salomon.
Il m'importe de préciser, bien que le personnage principal de cet ouvrage soit "devoirant", qu'il ne procède ici de nul ostracisme. Il aurait pu, tout autant, être "gavot".
J'ai cru d'utilité, pour une bonne compréhension de ce livre, d'ajouter in fine un lexique où sont regroupés les mots, expressions et autres locutions diverses propres et au compagnonnage et à cette époque. Mais surtout il importe d'y voir hommage à tous ces hommes. Qu'ils soient enfants de maître Soubise, Devoirants, Salomon… et de leur métier loups-garous, coucous, gavots, gueules noires ou menu-bois ainsi que tant d'autres… Ils étaient TOUS compagnons, et TOUS amoureux de la belle ouvrage !
LE LIVRE
Soyons en chassant la discorde,
Chers compagnons les amis de la paix,
Plus de sang sur le tour aimable,
Ranimons la fraternité !
(Vendôme la clé des cœurs, 1840)
- … Maître Germain… j'ai terminé !
L'homme qui s'en vient de parler se redresse en frottant ses reins endoloris. Depuis trois jours qu'il œuvre, armé de son riflard*, courbé sur sa tâche à dégauchir des bastings de chêne qui vont s'en aller de rejoindre quelque charpente de château. En temps ordinaire, de l'ouvrage d'aspirant*, mais aujourd'hui nécessitant une grande précision du geste.
Il secoue son vêtement afin de l'en débarrasser des copeaux enroulés en colimaçon qui rejoignent ceux jonchant le sol autour de lui.
Son établi fleure bon le bois raboté de frais.
- Ainsi voici votre ouvrage achevé mon bon Breton*…
Le maître menuisier pose amicalement sa main sur l'épaule du compagnon :
- Nous voici donc au bout de notre chemin mon garçon, mais je me dois de vous prévenir : j'ai fais demande à votre premier en ville* de m'entretenir ce soir car je dois, vous concernant, prendre langue avec lui pour une proposition nécessitant son entendement…
Jean Kermarek regarde son singe* avec amitié.
- Si vous désirez conter de moi Maître Germain, je sais que de votre part cela ne me portera point peine et aussi bien vous avez toute ma confiance.
Six mois déjà qu'ils oeuvrent ensemble et appris à s'apprécier mutuellement, lui, le Maître menuisier Tourangeau, petit et râblé, au chaud regard empli de bonté, et son ouvrier, compagnon* menuisier, haut de taille et carré d'épaules nommé Breton, Jean le Breton*, nom* amplement mérité au regard de son caractère fier, mais parfois ombrageux, ainsi que de sa droiture et de son amour de la parfaite ouvrage.
Demain il va lui falloir quitter ce chaud atelier. Terminés également les copieux et savoureux repas prodigués par la bourgeoise* qui le couve avec des attentions de mère poule.
De vrais braves gens comme l'on aimerait d'en croiser plus souvent.
Bien sur que Breton aimerait maintenant connaître, et le singe* qui s'amuse de le faire languir, mais par respect pour ce dernier et pour son premier en ville*, il s'abstient de poser toute question.
- Allons mon garçon, je ne vais pas vous laisser plus longtemps les pieds sur les braises, et sans vouloir manquer de courtoisie à votre premier*, je m'en va vous affranchir… Voici donc que mon frère Emile, lui aussi maître menuisier et établi en ville de Lyon, m'a fait connaître, par courrier récent, qu'il recherche un compagnon fini* en qui il se pourrait de mettre confiance entière pour un chantier d'importance. Nous vous avons, la bourgeoise* et moi, observé depuis votre arrivée chez nous Breton, et sommes en quasi-certitude que mon frère ne perdra sûrement point au change de vous gager. Qu'en dites-vous Pays* ?
- Bourgeois*, je ne sais que de vous répondre et n'ai en moi suffisamment de merci à vous donner, à vous et à la bourgeoise*, mais de moi il vous est assuré que jamais je ne pourrai oublier.
Sur ces mots survient le premier en ville* qui, après le cérémonial des saluts d'usage, s'enquiert :
- Bourgeois*, vous avez à me conter ?
- Certainement Pays*, mais de prime allons chez moi pendant que notre pays en termine de ses affaires.
Jean, après avoir consciencieusement nettoyé l'atelier ainsi que les outils du maître, range maintenant les siens qu'il serre avec soin dans son sac.
- Votre bourgeois*, Pays*, me fait connaître qu'une embauche pour un compagnon fini* et digne de confiance serait à pourvoir en Lyon et qu'elle se pourrait d'être votre. De cela je n'ai rien à redire et donne mon assentiment. Pays, vous sentez-vous en toute bonne conscience, pouvoir d'accepter ?
- Pays*, sur la foi de mon appartenance aux bons enfants de Maître Jacques*, il en est.
- Il est dit !
Bourgeois*, il vous appartient donc de prévenir votre frère. Et maintenant, ce pays* vous a-t-il donné toute la satisfaction à laquelle vous vous pouvez de prétendre de la part d'un compagnon de notre société dite du Devoir* ?
- Oui pays*, et bien même au-delà.
- Bourgeois*, ce pays quitte-t-il votre atelier libéré envers vous et la bourgeoise de tous ses acquits* ?
- Oui pays*.
- Bourgeois, avez-vous rempli toutes vos obligations envers ce pays ?
- Oui Pays
- Pays, avez-vous motif de vous plaindre de ce Bourgeois ?
- Non Pays
- Bourgeois, avez-vous motif de vous plaindre de ce pays ?
- Non Pays
Puis, se tournant vers Jean :
- Pays*, vous aller maintenant donner vos salutations à votre singe* et à la bourgeoise*. Il m'appartient également de vous rappeler que ce soir, chez notre Mère*, il se tiendra une assemblée* qui se tiendra en chambre* où, après que vous aurez satisfait à votre levée d'acquits* et que je vous aurai restitué vos affaires*, vous vous devrez de procéder à votre arrosage*.
Maître Germain, l'œil brillant plus qu'à l'ordinaire, lui donne l'accolade ainsi qu'une bonne brassée. La bourgeoise*, elle, ne s'occupe guère de ces usages protocolaires et dépose trois poutous* sur les joues de Jean, puis s'empare d'un baluchon enfermant rillons, rillettes, miche de pain et fromages ainsi que deux bouteilles de vin bouché amené par elle qu'elle lui tend dans un geste de tendresse brusque :
-Voici pour vous Jean Kermarek, quand demain vous en serez de battre aux champs*. Ainsi vous garderez plus longtemps souvenir de nous…
… Un chaud soleil inondant ce matin de Juillet s'est levé sur ce calme paysage tourangeau. La Loire coule paresseusement en laissant apparaître des bancs de sable qu'arpentent les hérons en quête de prises. Jean Kermarec s'en vient de boucler sa malle - dans laquelle est serrée sa canne* de cérémonie - que le rouleur* mettra à la patache et qui s'en ira l'espérer chez sa nouvelle Mère, en Lyon. Il n'emporte avec lui que son sac contenant quelques effets de rechange ainsi qu'un havresac et son bâton de marche, plus petit que sa canne mais se voulant d'être plus maniable, aux pieds ses solides chaussures de marche.
Cent quinze lieues* à parcourir d'ici Lyon avec une moyenne journalière de douze à treize lieues*. De la bonne marche en perspective mais le souffle est bon et le mollet fort.
Une conduite en règle*, honneur exceptionnel, lui est offerte avec, en tête du cortège, le rouleur*, canne enrubannée, suivi du premier en ville et du premier compagnon portant les affaires de Breton marchant aux côtés du compagnon. Ils précèdent les nombreux compagnons* et aspirants* arborant les couleurs des enfants de Maître Jacques*, tous doctement tenant leur canne, venant ainsi honorer leur ami Jean le Breton*. Ils ont revêtu la redingote ainsi que le chapeau de cérémonie, gibus ou huit reflets*.
Le cortège s'est immobilisé aux dernières portes de la ville. D'un bissac le rouleur* sort bouteilles et verres.
- Pays*, tous bons enfants de Maître Jacques*, avant que notre Pays, Jean le Breton ne parte battre aux champs*, nous allons boire en règle* et lui donner l'accolade*.
Suivant le rite et cérémonial des Devoirants*, avant de choquer leurs mains tenant le verre, l'index tendu, le rouleur et le premier compagnon exécutent, bras et cannes croisés, la guillebrette*.
- Et surtout pays*, gardez-vous bien de côtoyer Bourges et Montluçon, villes toujours affiliées à ces gavots*, et de sauter* également leurs faubourgs toujours en interdit*.
… Quatre bonnes heures déjà qu'il déroule la route et le soleil, haut dans le ciel, darde la campagne de ses chauds rayons. La redingote est tombée depuis longtemps déjà, col de sa chemise ouvert afin de se donner un peu d'air, mais, bien que le pas soit toujours aussi franc, Jean Kermarek aspire maintenant d'une halte salutaire.
Un verger propose son ombre accueillante. Qu'il fait bon de s'asseoir ainsi au pied d'un pommier dont l'épaisse ramure le protège du soleil. Lui faisant face, un champ de blé dont les lourds épis chantent sous la caresse d'une brise légère. Seul le bruissement des milliers d'insectes trouble cette quiétude. Un sourire nostalgique flotte sur ses lèvres pendant qu'il ouvre le baluchon confectionné pour lui par la bourgeoise*. De son grand couteau il se taille un large chanteau* sur lequel il étale une bonne épaisseur de rillettes.
Il mastique lentement, savourant les saveurs, en homme connaissant la valeur et le prix de la nourriture. Il n'est point homme dispendieux. De sa gourde, emplie l'heure précédente à une fontaine, il apprécie la fraîcheur du liquide. Ce compagnon, sage et réfléchi, est également homme sobre. Point besoin d'être pressé pour goûter le vin, d'ailleurs il fait trop chaud pour vraiment l'apprécier.
Un bruit de fers venant de la route le tire de sa rêverie solitaire et apparaît un char que tire un magnifique boulonnais*. Le conducteur, ayant aperçut le compagnon, pénètre le verger avec son équipage.
- Oh… mon tout beau !
Et, s'adressant à Jean :
- Bien le bonjour à toi l'homme, verrais-tu désagrément si je m'arrête en ta compagnie ?
- Nullement brave homme, et si d'aventure la soif vous tient, je puis toujours vous proposer de mon eau fraîche.
Un fort et tonitruant éclat de rire salue sa proposition.
- DE L'EAU ? Jésus Marie Joseph, DE L'EAU… alors que dans le banc de mon char m'espèrent quelques jolies bouteilles d'un admirable vin clairet serrées dans des linges humides pour conserver leur fraîcheur, et toi de me proposer de l'eau. Mais je te fais quand même grand merci de ton aimable offre que je ne puis accepter, car agissant ainsi, je ferai offense à cette merveille que produit un des miens vigneron aux environs de Châteaumeillant. Je m'en va même maintenant te proposer à goûter de mon breuvage, mais auparavant il me faut offrir ses aises à Monsieur Louis, car c'est ainsi que se nomme mon cheval. Lui et moi avons nos habitudes et il prendrait ombrage de rester ainsi harnaché pendant que moi j'en serai de prendre mon ébattement. C'est qu'il a son caractère le bougre !
Le tout énoncé avec un grand sourire, et le compagnon note, de l'attitude de l'homme envers son cheval, la tendresse bourrue qui perce sous les propos de l'arrivant.
Ces deux là, à n'en point douter, s'aiment.
- Voulez-vous que je vous donne la main ?
propose-t-il
- Bien le merci l'homme, mais vois-tu, j'en aurai terminé le temps que tu m'ouvres ceci :
Lui répond-il en montrant une bouteille et tendant son autre main à serrer
- Armand Le Prieur, et me voici fermier dans les environs de Buzançais où j'en suis de posséder, ma foi, une bonne brassée de terres. Et toi… compagnon je parierais ? A te voir ainsi attifuré* de cette façon à te reposer sur le bord du trimard*…
- Bien vu l'homme, je me nomme Jean Kermarek, compagnon fini menuisier et bon enfant de Maître Jacques. Me voici à battre aux champs* depuis ce matin au départir* de Tours pour m'en aller rejoindre Lyon où m'espère nouvel ouvrage
- Lyon ! Lyon m'as-tu bien dis ? Plus de cent dix lieues*, mais heureusement tu es jeune et surtout tu m'as l'air vaillant, mais cent dix lieues*… Quand même !
Armand Le Prieur verse maintenant un vin d'un beau rouge clair dans les verres sortis de son panier.
- Vois-tu mon garçon, j'emporte toujours des verres avec moi car j'aime à partager, également que le vin, pour être apprécié, ne doit point être bu au goulot de la bouteille, ce sont là viles manières d'ivrognes. Prends le temps de le laisser venir en bouche car c'est là vin qui demande deux visites. La première pour entrer et la seconde pour se faire apprécier…
dit-il en clapant la langue.
- Vous avez raison maître le Prieur, d'entrée il est discret et se fait connaître à la deuxième visite, et maintenant que vous avez partagé avec moi votre vin, je tiens de toute force de vous faire les honneurs de mon baluchon qui resserre fort bonnes nourritures.
- Merci bien à toi compagnon, mais j'ai mieux à te proposer : nous allons faire cause commune et ainsi étaler nos avoirs.
Les voici maintenant, tels deux vieux amis, bavardant à bâtons rompus entre deux bouchées. Des prunes odorantes dont perle le suc ont attiré de nombreuses guêpes.
- Regarde les donc ces gourmandes qui s'en donnent à cœur joie. Tends-moi donc ton verre compagnon !
- Votre vin est fort bon Maître Armand, et vous en fait merci, mais la route m'appelle et, si je tiens à m'avancer en direction de Déols, je me dois de conserver ma vigueur en jambes.
- Reste donc assis un moment encore compagnon, nous allons conter affaires…
Jean Kermarek lève un sourcil, étonné.
- Conter affaires ? je vous écoute donc maître Armand !
- A te voir, de prime abord, l'on comprend vite que chez toi droiture et honnêteté marchent du même pas, et j'en détiens pour preuve ton accueil. Voici donc mon garçon que chez moi, j'ai certain travail requérant les compétences d'un menuisier vrai. Je t'expliquerai… Hors donc, au vu que tous deux abordons la même direction, il ne serait point fort intelligent que toi tu reprennes le trimard et moi de demeurer seul sur mon char sans personne à qui parler, car j'ai oublié de te dire ceci, mais je suis un fieffé bavard. J'ai bien Monsieur Louis… mais quand même, car, si lui et moi nous entendons bien, il n'est pas très causant. Alors je te propose de me serrer sur mon banc pour te laisser place, et de concert rejoignons mon domicile où tu auras gîte, couvert et gages pour le travail par moi commandé.
Qu'en es-tu de me donner comme réponse?
- Et de quel ouvrage s'agit-il ?
- Il s'agirait de me poser deux portes…
- Oh là Maître Armand, je vous arrête d'office car de cet ouvrage n'importe quel aspirant ou esponton* ferait l'affaire !
- Mais diantre non compagnon ! je t'explique qu'en cela, après avoir fait réaménager ma demeure, je me suis rendu acquéreur de deux anciennes et magnifiques portes sculptées, à vantail, dont il faudrait reprendre au plus près un ou deux éléments détériorés par le temps ou les hommes et…
- Je ne suis point sculpteur sur bois maître Armand.
- J'entends bien mon garçon, j'entends bien, car il ne s'agit point ici de parties sculptées mais de panneaux, et également réaliser le bâti de chambranle car je ne voudrais point voir ces magnifiques portes montées de guingois par un quelconque arcan*, afin qu'elles soient assujetties à demeure, et sois assuré, Jean Kermarek, que c'est là ouvrage pour un vrai compagnon menuisier.
Et de renchérir benoîtement à mi-voix :
- Mais peut-être ne t'en sens tu pas capable…?
Jean Kermarek devine l'astuce sous le bonhomme, et, souriant :
Et de vous, où vous rendez-vous ?
- J'en suis de rejoindre Emilien le Gascon qui œuvre en l'abbaye de Paray-le-Monial. Point de revenir sur de mauvais souvenirs mais je dois vous avouer qu'il y a de cela deux jours faits, à la sortie de Château-Chinon, alors que de concert je battais aux champs avec deux pays, l'un charpentier et de l'autre tailleur de pierres, eux aussi enfants de Maître Jacques, nous avons fait parler la canne à l'endroit d'enfants de Salomon* qui s'en voulaient de nous barrer le passage. Pour comble de malheur sont arrivés les argousins* qui ont réussi à serrer* un de nos deux pays. Nous avons, moi et le pays tailleur de pierres, réussi à faire escape*, et, après nous être séparés, décidé de rejoindre au plus vite chacun notre nouvelle étape sans faire bout de route ensemble. Et me voici maintenant en grande diligence de gagner Paray-le- Monial.
- Etes vous, pays, en grand danger de poursuite par la maréchaussée ?
- Se peut pays, se peut, car de nos trois assaillants, l'un d'eux semblait gésir sur le sol fort mal en point…
- Il va donc nous falloir redoubler de prudence pays !
- Assurément pays, mais si de mauvaise aventure nous nous devions de croiser le chemin des cognes*, en aucune manière je ne vous ai donné à entendre de cette aventure.
- Je vous en remercie pays, mais de moi ayez en votre assurance de mon aide et soutien !
Leurs pas se font plus rapides, tous leurs sens en éveil à guetter le bruit des chevaux et des roues de carrioles. Ils évitent ainsi les intersections en coupant par bois et plaines. Nul mot n'est entre eux échangé. Inutile d'espérer emprunter fiacres, pataches et diligences car ces derniers doivent se trouver sous surveillance.
En cet après-midi le ciel se laisse envahir de lourds nuages sombres, l'atmosphère devenue étouffante, et les oiseaux, à l'ordinaire si bruyants, se taisent. Il se fait, dans l'urgent, de trouver un abri sûr car l'orage approchant s'annonce d'importance. Le ciel est devenu noir, les respirations sont oppressées et la sueur leur coule dans les yeux. Il est préférable de s'abstenir de quêter hébergement en les rares fermes que les deux hommes aperçoivent de temps à autres. Sait-on jamais avec qui l'on prend langue ? Surtout que les bourres* doivent questionner toute la région.
- Pays, regardez donc à votre main droite !
Ils sont au sortir d'un petit bois et, du doigt, Jean kermarek indique une modeste cabane, plutôt abri de bûcherons ou de charbonniers que véritable demeure.
Juste le temps de parcourir la cinquantaine de toises* les séparant de la chahute que déjà les premières gouttes de pluie, larges comme des pièces de dix sous, commencent à s'écraser au sol. La porte, montée sur simples charnières de cuir, et au demeurant munie d'une simple clenche en bois, s'ouvre à la première sollicitation cependant qu'une éblouissante langue de feu déchire brusquement le ciel pour venir s'abattre en un fracas de fin du monde à une centaine de toises* de l'endroit où ils se trouvent. Par la porte demeurée ouverte ils peuvent voir la pluie se déverser du ciel en une puissante cataracte qu'alors un vent démoniaque promène sa folie sur la nature environnante. Les éclairs et le tonnerre se succèdent sans interruption, empêchant ainsi toute conversation. Un coup d'œil circulaire les renseigne sur leur abri large d'environ douze pieds* sur une quinzaine. Un semblant de cheminée pour le moins… rustique ainsi que deux bas-flancs garnis chacun d'une litière de feuilles sèches à moitié grignotée par des rongeurs, une table, en fait une simple planche posée sur deux tréteaux, ainsi que trois tabourets à traire montés sur trois pieds composent l'essentiel de ce mobilier sommaire. Aubaine inespérée car une provision de bois sec se voit d'être entreposée auprès de l'âtre. Leur abri empeste le moisi, mais qu'importe puisque voici les deux compagnons à l'abri de la tempête. Quelques filets d'eau percent bien la toiture, mais dans l'ensemble… Entre deux vacarmes, car l'orage ne perd en rien de sa force et de son intensité, Jean Kermarek annonce à Picard son intention d'allumer le feu. A peine le bois bien sec disposé dans l'âtre, le briquet battu sur sa mèche d'amadou et le feu bouté aux brindilles que déjà les premières flammes commencent à s'élever en dispensant leur lueur. L'épicentre de l'orage semble s'être déplacé d'une demi-lieue*, mais du moins ne sont-ils plus en obligation de hurler pour se comprendre.
Le compagnon, après avoir consulté l'oignon qui garnit le gousset de son gilet, déclare :
- Mon Pays, m'est avis que nous allons devoir nous résoudre à passer la nuit ici car cet orage ne me semble point prendre chemin de se calmer. Mais pour le moins je gage que nous sommes assurés, jusqu'à demain, de ne point faire mauvaises rencontres.
… Jean Kermarek toise le gendarme d'un regard méprisant.
- Vous avez, Monsieur l'Officier, pour certitude d'avoir appréhendé votre coupable, hors, et m'en vais certainement vous décevoir, mais il n'en est rien…
Le Lieutenant de gendarmerie ne semble guère priser, venant de cet individu aux vêtements fripés, mal rasé, aux yeux cernés et rougis de fatigue, la réponse faite en bon français châtié.
- Tiens donc, tu sais t'exprimer autrement que dans votre abominable jargon… également vas tu me faire croire que tu sais lire et écrire, et peut-être pourras-tu, pendant que nous y sommes, me fournir des preuves… indubitables… de ton innocence ?
- Certes oui Monsieur l'Officier, J'écris et lis couramment dans le texte et compte tout autant. Pour ce qui est des preuves je le puis assurément, car, à mon départir de Tours…
Le compagnon fait état de son emploi du temps sans omettre de faire mention du bon Armand Le Prieur.
A ces réponses l'Officier semble perplexe et, regardant le grand compagnon avec une moue dubitative :
- Nous allons procéder à des vérifications, ce qui prendra quelques jours, et, en attendant, nous allons te transférer en la prison de Vichy.
Le trajet jusqu'à la prison s'effectue, non pas au cul des cheveux avec aux mains les poussettes mais, pour le moins, les mains enchaînées, en panier à salade dans lequel ont également pris place deux gendarmes.
Une fois arrivé, le compagnon est autorisé à faire prévenir la Mère* de leur société qui s'est aussitôt empressée d'alerter le premier en ville. Ce dernier se trouvant, dans actuel, d'être Romain Nivernais*, connaissance de Breton.
… Installé aussi confortablement que faire ce peut sur l'impériale* de la diligence, car il a refusé le panier* et la rotonde*, Jean Kermarek laisse filer ses pensées en regardant distraitement le paysage vallonné où s'alignent, à flancs de coteaux, de nombreux vignobles dont les sarments portent de lourdes grappes en plein mûrissement et annonciatrices d'une prolifique vendange. Mais ses pensées sont autres et sa confrontation d'avec la maréchaussée lui donne plus encore d'y réfléchir. L'affaire de Tournus*, bien que s'étant déroulée il y a de cela cinq ans déjà, se fait encore fort présente dans les esprits, et les compagnons font l'objet d'une surveillance étroite, surtout que vient de se dérouler en Paris l'insurrection que déjà les gazettes nomment les trois glorieuses*. L'abdication de Charles X en faveur de Louis-Phillipe n'augure guère d'agréables perspectives, d'autant que les sympathies du nouveau Ministre Perier vont à la haute bourgeoisie dont il est lui-même issu, qu'alors les légitimistes les républicains et les bonapartistes se livrent déjà à une véritable guerre d'intérêt. Les adjas*, désireux de montrer leurs bonnes dispositions, font du zèle sur le dos des compagnons et ouvriers.
Des rumeurs sourdes font état de manifestations de mécontentement chez les canuts lyonnais et les autorités redoutent une coalition ouvrière.
Pour le moment, il importe au compagnon de rejoindre son nouvel ouvrage au plus vite.
Le lourd véhicule, sous la lourde chaleur d'août, cahote en rencontrant les ornières de la route. Vole l'insinuante poussière, frappent les rayons du soleil, le compagnon doit souvent recourir à l'eau de sa gourde. Les fenaisons battent leur plein et nombreux sont les champs et prés où s'affairent quantités de personnes. L'air embaume de l'odeur du foin coupé.
La première halte est fort prisée de l'ensemble des voyageurs. Le postillon annonce qu'il se fera une bonne heure d'arrêt. Certains passagers du ventre* de la diligence essayent, pour la poursuite du voyage, de troquer, moyennant finances, leur place intérieure contre un accès à l'air libre. Entre les voyageurs descendus se délasser et se restaurer, trop de discussions politiques, trop d'avis virant soudainement à l'altercation. Jean Kermarek, après en avoir de nouveau empli sa gourde à la fontaine, préfère conserver son quant à soi en s'isolant en un recoin ombragé que lui offre un vénérable chêne. Se sachant, comme au reste l'ensemble des compagnons, plus ou moins surveillé, le gaillard s'abstient de prendre parti et, de son bissac, sort son briquet* qu'il mange lentement, à l'écart.
Depuis un bon moment déjà ils ont quitté le Bourbonnais pour s'en venir à la rencontre des premiers contreforts d'Auvergne. Les voici arrivés à Feurs pour l'étape du soir. A l'auberge où le compagnon, par souci de tranquillité, a opté pour une chambre individuelle qui lui coûte le prix d'une journée de travail, il peut enfin se débarrasser de la poussière et changer de chemise.
Les évènements de ces dernières semaines ont fait grimper l'inflation.
Pour le repas il se contente d'une soupe, et comme boisson de l'eau. Lyon, au départir de demain, ne sera plus qu'à vingt cinq lieues, en espérant que le temps veuille bien se maintenir… Que Tours lui paraît loin après toutes ces péripéties. Il a pour impression d'en être parti depuis des mois. Pour le moment présent le compagnon profite de la fraîcheur portée par la vesprée* en contemplant les collines arrondies surplombant la cité puis décide d'une courte promenade avec pour but avoué de détendre ses jambes courbaturées par l'inconfortable voyage sur l'impériale*.
… Francomtois lève la main :
- Pays, pour une fois nous dérogeons en accueillant ainsi notre pays, Jean le Breton. Point ne sera nécessaire qu'il demeure en chambre… Je commande pour demain soir l'assemblée extraordinaire* à l'issue de laquelle nous boirons en règle* à l'arrivée de notre pays. Pour le moment il est d'importance que ce pays puisse se restaurer. Breton, votre malle ici parvenue depuis plusieurs jours vous espère en votre carrée*.
Peu à peu les compagnons quittent la salle non sans avoir glissé mot d'amitié à l'endroit de Breton.
Une fois les deux hommes seuls, Francomtois rejoint la table de Jean Kermarek et lui demande :
- Puis-je, pays, avec ton accord ?
- Comtois… voyons… comme si mon autorisation t'était nécessaire… Ne serions nous plus amis ?
Les deux compagnons peuvent maintenant, en toute quiétude, prendre langue. Ce qu'ils vont faire longuement après avoir sollicité la Mère* qui devant eux pose un litre et deux verres.
- Faites donc pays*, celui-ci est à mon compte. Je suis heureuse de vous voir de si bonne amitié.
… Comtois entame aussitôt la présentation :
- Bourgeois, voici présent devant vous le pays Jean le Breton. A quelles conditions embauchez-vous ce pays ?
- Jean le Breton aura la charge du chantier de l'Evêché ainsi que la haute main sur tous les espontons*, apprentis, aspirants et compagnons, également sur toutes les embauches ou débauches que ce compagnon jugera nécessaires.
- Bourgeois, quel salaire proposez-vous au pays ?
- Dix francs par jour pour une journée de dix heures et pour cinq jours oeuvrés. Les fêtes carillonnées sont chômées.
- Bourgeois, pouvez-vous, si le pays vous en fait demande, lui concéder une avance immédiate d'une journée ?
- Oui pays.
Et se tournant vers Breton :
- Pays, désirez-vous de votre bourgeois recevoir une avance d'une journée ?
- Non pays.
- Bourgeois, fournirez vous au pays tout l'outillage, en bon état, nécessaire à son ouvrage ?
- Oui pays.
- Bourgeois, assurez-vous à ce pays le médianoche quotidien ainsi que deux collations ?
- Oui pays.
Et de nouveau s'adressant au compagnon :
- Pays, ces conditions d'embauche vous agréent-elles ?
- Oui pays.
- Cela est dit ! Bourgeois, topez avec le pays, pays, topez d'avec votre bourgeois.
Les deux hommes claquent de la paume.
Comtois énonce :
- Cela est dit ! Bourgeois, nous allons maintenant boire votre litre…
- Pays, je vous laisse avec votre singe*.
Les deux compagnons échangent leur salut rituel.
… - Breton, il n'entre pas dans nos habitudes de nous entretenir des choses de la religion, et loin de moi de vous questionner de votre position propre à l'endroit de l'église. Mais, en ce cas présent, il nous faut, et vous et moi, jouer une partie serrée car les compagnons ne sont pas vraiment en odeur de… sainteté vis à vis du clergé, et nous pouvons, sans préavis aucun, perdre ce chantier d'importance sur simple décision de l'évêque au vu de notre tenue en ce lieu…
- Maître Emile, je fus jadis bon chrétien pratiquant, allant à confesse et communiant aux dimanches et fêtes carillonnées, sachant toutes mes prières ainsi que les répons aux offices. C'était dans une autre vie.
- Point de me répondre si vous pour vous de me juger indiscret Breton, mais ne l'êtes vous plus ?
- Depuis, dans mes traversées de notre pays au gré des différents ouvrages, j'ai fais connaissance d'autres gens, écouté idées différentes, que je partage ou non, lu des livres autres que le paroissien, mais surtout maître Emile, j'ai commencé d' observer autour de moi, constaté des injustices, des aberrations, des misères et surtout je me suis pris de penser par moi-même. J'ai également appris à ne plus tendre l'autre joue pendant que l'on me frappait sur la première, que l'homme n'était pas que bonté, que le monde n'était pas que ou blanc ou noir. Si je me suis pris d'amitié pour certains, j'en ai haï d'autres, si j'ai quelques fois porté aide, je me suis également battu. J'ai côtoyé, tout comme vous, différents milieux, des bourgeois aux va-nu-pieds en passant par l'ouvrier et que tous j'ai bien observés. Je n'ai nulle espérance en l'après de la vie que l'église nous promet car ma véritable foi est en l'homme ici bas. De lui vient le chaos ou la paix et de cela tous nous nous devons d'œuvrer dans le sens de l'union.
Mais, maître Emile, ayez en assurance que rien de mes idées n'apparaîtra, et que tous nous donnerons une parfaite image de bons… chrétiens.
Voyez-vous maître Emile, j'ai en souvenance d'avoir lu, d'après Dietrich Von Niheim, certain évêque allemand… que l'église, d'afin se protéger, s'octroyait droit au mensonge ou tout autre acte contraire à la morale. Pour nous, compagnons bons enfants de Maître Jacques, notre idéal ainsi que l'ouvrage, et surtout l'ouvrage au mieux réalisé sont notre église, et de cela nous aussi avons le droit au mensonge afin de préserver nos valeurs.
Le singe, les yeux humides, pose, en un geste totalement inusité entre un bourgeois et un compagnon, sa main sur l'épaule de Jean Kermarek.
- Compagnon, voici des propos comme je les aime à entendre. Je sens pousser en vous un germe qui ne demande qu'à grandir et s'épanouir, mais votre combat sera long et difficile. Il va vous falloir garder entière votre foi car en ce cas l'inquisition est toute autre, tout autour de vous, et de tous bords, et les véritables ennemis ne sont point toujours ceux que l'on croit.
… La parure automnale multicolore qui colore les frondaisons du bois de la tête d'or a cédé place à l'hiver et les arbres dressent maintenant leurs banches dénudées. Quelques jours encore d'avant la Nativité.
La froidure s'est abattue sur le lyonnais. Dans l'atelier où s'empilent les éléments des nouvelles stalles de chœur qui, bientôt, seront assemblés en la chapelle, ronfle avec vigueur un poêle à bois qu'un pigeonneau alimente fréquemment en copeaux, sciure et chutes inutilisables. Le singe et le compagnon œuvrent d'arrache-pied à la réalisation de leurs colonnes auxquelles tous deux apportent un soin particulier.
Le compagnon, après avoir, comme chaque jour, balayé l'endroit de son établi et nettoyé ses outils, enfile son lourd manteau en contemplant les premiers flocons qui mouchettent la vitre et quitte les lieux maintenant déserts en refermant soigneusement l'huis.
- Hé ! l'homme, s'il vous plaît ! Seriez-vous donc Jean Kermarek ?
Le compagnon, qui hâte le pas sous les rafales du vent froid chargé de neige, perdu en ses pensées, sursaute et, se retournant, regarde celui qui vient ainsi de l'interpeller, fronçant les sourcils en un effort de mémoire :
- Que le ciel me soit témoin !
Il reconnaît l'individu engoncé dans sa vêture d'hiver, le visage entouré d'une écharpe lui couvrant les oreilles et coiffé d'un large chapeau.
- Michel… Michel Le Guern !
Le hasard lui fait soudainement croiser la route de celui avec qui, lors de la conscription, il a vécu deux années de franche amitié.
- Et oui mon bon Jean, Michel Le Guern, pour te servir.
Les deux amis, après une forte accolade suivie d'une franche poignée de mains, se regardent, étonnés de leur rencontre inopinée.
- Michel, il serait préférable, plutôt de conter sous cette neige, que nous allions nous serrer dans ce bouchon qui semble se trouver ici exprès pour nous…
- Toujours autant tu parles d'or Jean Kermarek !
Voici maintenant les deux compères assis non loin d'un poêle qui dispense son aimable chaleur. Ils passent commande d'une casserole de vin chaud puis se regardent en souriant.
- Mais que fais-tu si loin de notre pays de Bretagne ?
Car Michel Le Guern, comme Jean Kermarek, est lui aussi breton, Rennais bon teint.
- Je viens d'être débauché de chez un bourgeois* de Saint-Etienne où j'œuvrais en qualité d'esponton*, et j'ai donc décidé de courir l'embauche en Lyon, ville beaucoup plus importante. J'y trouverai certainement un ouvrage qui ainsi m'assurera gîte et couvert pour l'hiver.
- Mais Michel, toi qui comme moi es menuisier, n'es-tu point affilié ?
- Vois-tu Jean Kermarek, j'en avais, au sortir de la conscription, pris direction et tenté de pénétrer chez les gavots* de Saumur. A la suite de différents et autres basses tracasseries avec leur rouleur* et divers autres compagnons de leur Société, j'ai au final abandonné cette voie. Tu me connais bien Jean Kermarek, et tu n'es point en ignorance que je ne suis ni homme tracassier ni homme violent. J'ai donc refusé de livrer combat aux différents sociétaires des autres coteries. J'en suis d'être menuisier et non point guerrier. J'ai donc décidé d'effectuer mon tour de France ainsi, en qualité de simple esponton*.
Et de toi Jean Kermarek, de ma mémoire je ressorts que déjà tu étais affilié d'avant la conscription, non ?
- Tu as une excellente mémoire Michel Le Guern ! J'étais, et suis toujours, affilié chez les enfants de Maître Jacques où me voici compagnon fini. Actuellement j'œuvre dans l'actuel chez un excellent bourgeois en qualité de premier*. Un bon chantier pour de la bonne ouvrage. Mais ne m'as-tu pas précédemment conté d'une recherche d'embauche pour l'hiver ? Hors, il se trouve que l'atelier, suite au départ d'un de nos aspirant, a pour besoin d'un nouvel ouvrier car notre tâche est d'importance. J'ai, en qualité de premier* en l'atelier, pouvoir sur embauches et débauches. Pour le gîte je ne puis, mais nous pourrons prendre langue sur ce sujet avec le singe*. Si cela en est de pouvoir t'agréer, tu te présentes demain matin à l'adresse de l'atelier. Nous sommes amis, Michel Le Guern, et ainsi je te demande de ne point prendre ombrage qu'en ce sens, si embauche se fait, je te demanderai certains essais afin qu'il me soit donné d'établir tes acquis et ainsi de te fournir ouvrage en ta compétence. Pour accord de ta part, tope-moi la main !
Les deux hommes se serrent la main avec chaleur.
… Brinquebalé par les cahots de la diligence, Jean Kermarek, juché sur l'impériale* de la diligence se dirigeant vers la Tour du Pin et Grenoble, et laissant ses pensées vagabonder, regarde sans les voir se dessiner les tous premiers contreforts alpins,.
Depuis son départir de Tours, encore une partie de sa vie riche en souvenirs laissée sur le chemin de cette presque année écoulée : son arrestation suivie de son incarcération à Vichy, maître Emile égal à son frère en la bonté, son amitié avec l'évêque, son parlement avec les Salomon, ses retrouvailles avec son ami Michel Le Guern et le mariage de ce dernier avec la jolie nièce du singe et dont les derniers mots résonnent encore en sa mémoire…
- Jean, si la solitude du chemin certain jour se fait trop pesante, s'il vous arrive nécessité de trouver un refuge et de quoi qu'il puisse vous arriver… Venez nous retrouver car cette maison est votre, cette famille est votre également.
Paroles sincères et touchantes. Tout cela laissé derrière lui, à quelques tours de roues, définitivement.
Le voici également de revivre son départir et la conduite extraordinaire lui ayant été accordée. Le simulacre de retenue par le premier compagnon, la guillebrette* dansée par le rouleur et le premier, le ruban vert synonyme de son passage en Lyon adjoint à ses petites couleurs*, et le boire en règle* avec les compagnons…
Breton est brusquement tiré de rêverie mélancolique par l'arrêt brutal de la diligence. Quatre pandores montés* ont stoppé le lourd véhicule et intimé sans ménagement ordre à tous de descendre à terre. Jean Kermarek quitte l'impériale et se voit immédiatement entouré de gendarmes.
- Toi, qui es-tu ?
- Je me nomme Jean Kermarek, compagnon menuisier messieurs les gendarmes
- Tes papiers, et d'où viens-tu ?
- Je suis, depuis ce matin, au départir de Lyon où j'ai, pendant presque une année, œuvré en la chapelle de l'évêché et vais maintenant retrouver ouvrage à Grenoble. Il vous est aisé de questionner les passagers ainsi que le cocher quant à ma présence depuis le départ.
Le brigadier lui restitue ses documents.
- Tu es en règle…
Le cocher interpelle les gendarmes :
- Que donc se passe-t-il qu'afin nous soyons arrêtés en plein chemin ?
- Nous sommes en recherche de trois hommes auteurs de méfaits dans la région et qui, tout autant, se pourraient être larrons, trimardeurs ou compagnons…
Breton, à ces mots, ne peut s'empêcher :
- Vous faites là dangereux amalgame monsieur le Gendarme…
Le pandore, mine mauvaise, se retourne vers le compagnon :
- Ferme ta gueule toi, car pour nous vous êtes tous de la même engeance, et nous pourrions tout aussi bien t'embarquer à nous suivre au cul de nos chevaux
- Ce qui serait fort dommage brigadier, car mon ouvrage me requiert dans l'urgence au palais de justice de Grenoble et je doute que le Président, qui a passé commande de travaux, n'apprécie mon retard pour raison de me voir ainsi appréhendé gratis.
Le pandore ouvre de grands yeux étonnés, puis, brusquement,
- Reprenez la route !
Intime-t-il au cocher et passagers en regagnant sa monture.
Demain Grenoble, mais en attendant la diligence s'est arrêtée à Crachier pour l'étape du soir. La proximité de la montagne apporte sensation d'une légère fraîcheur et la chaleur se fait moins pesante qu'en ville.
Nombreux sont les passagers venant prendre langue avec le compagnon en le félicitant d'avoir sût si bien remettre le gendarme en place. D'aucuns également veulent lui offrir à boire, ce que Breton refuse avec amabilité.
Bien qu'ayant bourse garnie, Breton opte pour le dortoir où il s'ira cette nuit reposer de compagnie avec quatre personnes, et ce pour une somme relativement modique dans laquelle est incluse la soupe du matin.
En cette douce soirée, Jean Kermarek assis sur une grosse pierre au pied de laquelle chante un ru gazouillant, regarde la nuit étendre son emprise. Certain souci accapare ses pensées car, avant son départir, nouvelle lui est parvenue de combats entre Grenoble et Valence opposant Jacques et Salomon. Dans le moment, l'entente des deux Sociétés en Lyon n'est qu'épisode isolé.
- Vous me paraissez bien songeur Monsieur…
Les paroles, prononcées derrière lui, le font sursauter et se retourner vivement.
… En cette soirée, le compagnon qui a été convié au souper de la famille Feraz, échange des informations avec le maître des lieux. Une certaine inquiétude point dans les propos des deux hommes, et Adeline, assise aux côtés de Breton, s'enquiert de la situation :
- Mais de quoi retourne-t-il exactement ?
- Il en est qu'en Lyon, les canuts*, au nombre de plusieurs milliers, bien souvent exploités de manière éhontée par certains gros entrepreneurs, se sont élevés contre ces pratiques et réclamé un prix de façon pour tous unitaire, y compris pour les tous jeunes enfants oeuvrant une douzaine d'heures journellement en ces ateliers.
- Vous me dites bien de jeunes enfants d'œuvrer ainsi ?
- Hélas oui, douce Adeline, de la quasi-exploitation aussi vile qu'esclavagisme qui utilise le bois d'ébène…
- Le bois d'ébène ?
- C'est là appellation des africains nègres enlevés en leur pays afin d'être transportés de l'autre côté de la mer Atlantique vers les Antilles et les Amériques au service gratis de gros propriétaires terriens
- Quelle horreur !
Donc… Le bien fondé de la revendication des canuts lyonnais a finalement été reconnu avéré, et accord finalement signé avec une commission municipale présidée par Bouvier-Dumolart, le préfet du Rhône.
- Donc, la situation se devrait d'être apaisée ?
- Non point, Adeline, car plusieurs centaines de canuts ont dénoncé cet accord et appelé en des manifestations et barricades, tout comme à Paris pendant les trois glorieuses*. Toujours est-il que la troupe commandée par un certain général Roguet, est intervenue et de nombreuses morts d'hommes s'ensuivirent.
- Mais… Le pourquoi de cette attitude ?
- Le pourquoi ? A mon entendement il faut y voir manœuvre politicienne… Mais toujours est-il qu'à ce jourd'hui, le préfet
Bouvier-Dumoulard s'est vu destitué de ses fonctions et que dans l'actuel, les Lyonnais sont sous entière main-mise militaire dont le maréchal Soult à commandement avec toute latitude pour maintenir le calme, et par tous moyens qu'il jugera utiles…
- Ce qui veut dire ?
- En parlant tout bas pour ne point être entendu, qu'il s'agit là d'une dictature militaire et que Philippe-Egalité* et son Cabinet Perier, preuve en est, sont plus que jamais de protéger la haute bourgeoisie au détriment de la souffrance des ouvriers !
- Jean, qu'entendez-vous par souffrance des ouvriers ?
- Que de ces hommes, ces femmes, ces enfants, qui tous les jours départent de leur logis aux aurores d'afin d'œuvrer douze heures cloîtrés en ateliers, gratifiés de leur bourgeois d'un salaire n'excédant pas trois francs, voir en des cas exceptionnels quatre, deux francs pour les femmes qui exercent idem que les hommes, et ces enfants qui ne perçoivent, pour des tâches bien au-dessus de leurs forces qu'un franc jour, ne faut-il en cela point voir souffrances ? Que penser également de ces salaires ne suffisant pas pour les faire vivre raisonnablement ? Et que dire aussi de ces ateliers non chauffés où ces pauvres gens oeuvrent, les doig